
Mort d’Abderrahim Fakir : l’avocat craint un étouffement de la vérité
Le célèbre avocat italien Me Fabio Anselmo, désormais représentant de la famille d’Abderrahim Fakir, décédé lors d’une interpellation à Bologne, partage avec Médias24 son analyse des premières orientations de l’enquête ainsi que des risques que la procédure choisie fait peser sur la recherche de la vérité.
Le 22 juillet 2026 à 19h07, cet article a été modifié à 19h15.
Des bancs du Parlement aux pavés de Bologne et de Turin, l’Italie est en proie à des fractures. À Bologne, la colère suscitée par les circonstances entourant la mort d’Abderrahim Fakir se heurte désormais aux gaz lacrymogènes et aux canons à eau.
Alors que le parquet de Bologne a ouvert une procédure pour homicide involontaire après le décès d’Abderrahim Fakir, dans laquelle deux policiers et quatre professionnels de santé ont été inscrits au registre préliminaire dit « modello 45-bis », Me Fabio Anselmo exprime son inquiétude face aux premières orientations de la procédure. Selon lui, l’inscription de ces six personnes sous ce régime technique, plutôt que sur le registre classique des suspects, constitue un signal alarmant.
Ce dispositif, introduit par la récente loi sur la sécurité, est décrit par ses détracteurs comme un véritable « bouclier pénal ». « Un terme qui parle de lui-même », souligne l’avocat, ajoutant avec gravité que « l’État italien n’aime pas se juger lui-même ».
Pour le pénaliste, cette procédure ressemble à un raccourci vers le classement sans suite. En considérant d’emblée qu’une cause de justification semble évidente, la justice s’enferme dans une enquête dont les investigations sont limitées à 120 jours, avant qu’une décision ne soit prise dans les 30 jours suivants, ce qui, selon lui, constitue un obstacle direct à la manifestation de la vérité.
Me Fabio Anselmo sait de quoi il parle. Sa carrière est marquée par des combats acharnés pour la vérité dans des affaires qui ont profondément marqué l’Italie. Aujourd’hui, il établit un parallèle frappant avec ces tragédies du passé, affirmant que sous l’empire des lois actuelles, la vérité n’aurait tout simplement jamais été révélée.
Il évoque d’abord le cas de Federico Aldrovandi, décédé en 2005 lors d’une interpellation. « Si ce bouclier pénal avait existé, Federico serait passé à la postérité comme un homme mort d’une overdose de drogue, alors que la drogue n’y était pour rien. Sa mort était le résultat d’une violente altercation et d’une contention au sol prolongée ».
Le parallèle est encore plus troublant avec Riccardo Magherini, décédé à Florence en 2014 dans des circonstances « dramatiquement similaires » à celles d’Abderrahim Fakir. Me Anselmo se souvient des obstacles rencontrés : le corps de la victime gardé six mois dans une chambre froide, des délais d’enquête qui auraient largement dépassé les 120 jours imposés aujourd’hui, et une première conclusion médicale attribuant le décès à la cocaïne.
Il a fallu une exhumation et une seconde autopsie pour établir que la contention en position ventrale avait contribué au décès.
Un constat similaire s’applique à l’affaire Stefano Cucchi, mort en 2009, où la justice a tâtonné pendant six ans en suivant des pistes erronées avant que ne s’ouvre le procès des carabiniers. Une quête de vérité aujourd’hui compromise par le nouveau cadre légal.
L’autopsie d’Abderrahim Fakir s’annonce comme une étape décisive, tandis que les vidéos amateurs de l’interpellation pèsent déjà lourdement sur le débat public. Pour Me Anselmo, « ce que l’on voit sur ces images est humainement, mais aussi juridiquement, inacceptable ».
Il rappelle que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné l’Italie, en janvier 2026, dans l’affaire Riccardo Magherini. Elle a constaté une double violation de l’article 2 de la Convention, qui protège le droit à la vie : sur le fond, car la contention en position ventrale, maintenue au-delà de ce qui était nécessaire, avait contribué au décès ; et sur le plan procédural, en raison du manque d’indépendance de certains actes d’enquête.
Alors que les jours à venir seront cruciaux, la famille d’Abderrahim Fakir, soutenue par la diplomatie marocaine, s’apprête à mener un long combat juridique. Face à ce qu’il considère comme la tentation de l’appareil d’État de s’autoprotéger, Me Fabio Anselmo promet de faire entendre la voix de la justice, dans le sillage des combats qu’il mène depuis des décennies pour les droits humains en Italie.
