Maroc

La guerre américano-israélienne entraîne-t-elle l’effondrement de l’ordre régional ?

Le détroit d’Ormuz est désormais perçu comme une arme stratégique redéfinissant la notion de sécurité internationale. L’Europe subit une crise sur les plans énergétique et financier, ne disposant ni de la volonté ni des moyens pour infléchir le cours de cette situation.


Ce qui se joue dans le détroit d’Ormuz va au-delà d’une simple escalade passagère ; il s’agit d’une annonce claire d’une dérive stratégique inédite dans la région. Les récents événements ne doivent plus être interprétés comme des incidents sécuritaires isolés, mais comme des signes d’un effondrement progressif des règles d’engagement qui ont structuré le Moyen-Orient pendant des décennies. De l’interception de navires aux mises en scène médiatiques du Corps des Gardiens de la révolution, nous observons une guerre de démonstration de force, ainsi qu’une lutte des volontés, où l’image et le récit se transforment en armes.

Évoquer une « fin de guerre » relève désormais de l’illusion politique. Ce qui a pris fin, c’est une certaine forme de conflit, laissant place à une autre, plus dangereuse : une guerre d’asphyxie économique à l’échelle mondiale. La fermeture du détroit d’Ormuz, ou même la menace de celle-ci, n’est plus un simple levier de pression, mais une arme stratégique redéfinissant la notion même de sécurité internationale, mettant en lumière la fragilité d’un système économique mondial basé sur l’hypothèse d’une stabilité permanente.

Le plus préoccupant n’est pas tant le comportement de l’Iran, mais le désarroi des États-Unis eux-mêmes. La puissance qui s’est longtemps présentée comme le garant de la stabilité semble désormais incapable d’élaborer une vision cohérente, gérant la crise avec une logique de transactions plutôt qu’avec une véritable stratégie. Des décisions erratiques, des messages contradictoires et une personnalisation du pouvoir témoignent d’une érosion du centre de gravité à Washington. La question n’est plus de savoir ce que veut l’Amérique, mais si elle le sait encore elle-même.

De son côté, l’Europe a définitivement abandonné son statut d’acteur pour celui de victime. Ses divisions et son incapacité à adopter une approche autonome illustrent les limites de sa puissance politique, en dépit de son poids économique. Elle subit les conséquences de la crise tant sur le plan énergétique que financier, sans disposer ni de la volonté ni des moyens pour infléchir la situation. Une Europe qui endure sans agir.

En revanche, l’Iran s’affirme comme un acteur incontournable, non pas grâce à sa supériorité militaire, mais parce qu’il maîtrise l’art de gérer le chaos. En transférant le conflit au cœur du système mondial via la question énergétique, Téhéran a acquis de nouveaux atouts. De plus, il ne négocie plus en position de faiblesse, mais en tant qu’acteur capable de causer du tort à tous. Il ne se contente pas de demander la levée des sanctions, mais exige une reconnaissance de son statut de puissance régionale. Cette montée en puissance soulève une question cruciale : s’agit-il d’un acteur prêt à s’intégrer dans un ordre régional stable ou d’un acteur qui prospère dans l’instabilité et la reproduit ? Les expériences au Liban, en Irak et au Yémen ne favorisent guère l’optimisme.

Les pays du Golfe, quant à eux, se trouvent à un moment de vérité. Le parapluie sécuritaire américain, qui a été un pilier de leurs stratégies pendant des décennies, ne paraît plus fiable. Pire encore, cette guerre démontre qu’il peut se transformer d’un facteur de stabilité en source de risque. Compter uniquement sur Washington n’est plus une garantie, mais un pari risqué.

La leçon la plus crue de cette guerre est l’effondrement du mythe de la victoire militaire. La première puissance militaire mondiale n’a pas su traduire sa supériorité en gains politiques. Ce constat marque un tournant profond dans la nature même de la puissance au sein du système international. La force ne se mesure plus uniquement à la capacité de destruction, mais aussi à celle de maîtriser les conséquences.

Ce qui émerge sous nos yeux n’est pas un « nouvel ordre régional » au sens classique du terme, mais un vide stratégique propice à toutes les recompositions. Un ordre qui se délite, des puissances qui s’affrontent sur ses décombres, sans règles claires ni équilibres stables.

En définitive, le danger ne réside pas seulement dans le conflit lui-même, mais dans l’absence de perspective de sortie. Nous ne sommes plus confrontés à une crise conjoncturelle, mais à un moment de rupture historique, susceptible de redéfinir les rapports de force ou d’enfoncer durablement la région dans une instabilité chronique, où personne ne détient le contrôle total… et où personne n’est à l’abri.

**Paris Youssef Lahlali**