Maroc

Au Maroc, le marché des cliniques privées attire, en Espagne, l’hôpital public ne soigne pas.

L’Espagne socialiste remet l’hôpital public au centre de sa politique sanitaire, tandis que le Maroc généralise la couverture médicale sans prouver clairement que cet effort sert à reconstruire l’hôpital public. Selon les données évoquées, plus de 90% des remboursements des mutuelles se dirigent vers les cliniques privées, ce qui soulève des préoccupations sur l’impact de cette situation sur le système de santé public.


A quelques kilomètres du Maroc, l’Espagne socialiste prend la décision de réorienter son système de santé en plaçant l’hôpital public au cœur de sa politique sanitaire. Elle cherche à limiter l recours au secteur privé, à encadrer les partenariats, à imposer des évaluations et à rappeler que la santé ne doit pas être régie uniquement par les lois du marché. Pendant ce temps, le Maroc étend sa couverture médicale sans établir clairement si cette initiative collective vise avant tout à renforcer l’hôpital public.

La véritable comparaison débute ici. Il ne s’agit pas de dresser un affrontement entre deux pays aux institutions distinctes, ni de présenter l’Espagne comme un idéal. Le système espagnol fait également face à des tensions, des délais et des inégalités, ainsi qu’à des débats autour du rôle du privé. Cependant, l’exemple espagnol se distingue par la clarté de son choix politique : face aux dérives de la privatisation, l’État s’efforce de reprendre le contrôle.

Au Maroc, il est crucial de poser la question de manière franche : la généralisation de la couverture médicale protège-t-elle réellement le citoyen, ou risque-t-elle de devenir un mécanisme de financement indirect pour les cliniques privées ? Les fonds de la solidarité nationale sont-ils utilisés pour renforcer l’hôpital public, ou pour rendre le marché des soins plus accessible ? Servent-ils à établir un État social, ou à pallier les lacunes d’un service public laissé à l’abandon trop longtemps ?

Le citoyen qui souffre n’attend pas des réformes expliquées dans des communiqués. Il attend des soins : un médecin, un lit, un médicament, un rendez-vous raisonnable, un service d’urgence fonctionnel et un hôpital public qui respecte sa dignité. C’est à ce niveau concret que la sincérité d’une politique sanitaire se mesure.

A Madrid, l’hôpital public est de nouveau la norme ; à Rabat, il risque d’être oublié dans les réformes sanitaires. L’initiative espagnole du 12 mai 2026 repose sur un principe clair : la gestion publique directe des hôpitaux doit être la règle, et le privé doit rester l’exception. Ce choix n’est pas simplement administratif, il est profondément politique. Il indique que l’État refuse de laisser l’hôpital public tomber progressivement dans une logique de rentabilité dominée par les opérateurs privés.

En Espagne, la question est claire : qui doit contrôler l’hôpital public ? L’État ou les entreprises ? L’intérêt général ou la rentabilité ? Le patient ou le contrat ? Au Maroc, le débat demeure plus ambigu. Le discours officiel évoque la généralisation de la protection sociale, les groupements sanitaires territoriaux, la numérisation et la bonne gouvernance. Ces termes ont leur importance, mais ils ne suffisent pas. La question cruciale reste : quelle est la valeur d’une couverture médicale étendue si l’offre publique est insuffisante ?

Le risque au Maroc n’est pas nécessairement celui d’une privatisation brutale et manifeste. Il peut être plus insidieux. Il consiste à créer une demande solvable grâce aux cotisations et aux remboursements, pour finalement diriger cette demande vers le privé, faute d’un hôpital public suffisamment robuste. Ainsi, la réforme pourrait afficher des objectifs sociaux tout en engendrant des conséquences marchandes.

La généralisation de la couverture médicale pourrait représenter une avancée sociale majeure. Mais sans un renforcement significatif de l’hôpital public, cela pourrait ne devenir qu’une illusion. Être couvert ne signifie pas automatiquement être soigné. Un citoyen pourrait avoir une carte, mais ne pas trouver de rendez-vous. Il pourrait y avoir droit au remboursement, tout en devant avancer des sommes importantes. Il pourrait faire partie d’un régime de protection, mais être confronté à l’absence de médecin, à la rareté des médicaments, à une saturation des urgences ou à des factures dans une clinique.

C’est cette contradiction qu’il convient de clarifier. Une couverture médicale sans une offre publique suffisante risque de transformer le patient en client partiellement remboursé. Le citoyen n’est plus protégé par un service public fort ; il est dirigé vers un marché des soins que la solidarité nationale contribue à financer. L’État social ne peut se limiter à distribuer des cartes ou à élargir des listes de bénéficiaires. Il doit garantir un accès réel, rapide, digne et équitable aux soins. La véritable question n’est donc pas uniquement de savoir combien de Marocains sont couverts, mais bien combien peuvent effectivement se soigner dans de bonnes conditions.

La première question génère des données statistiques. La seconde produit des politiques publiques. Une réforme sociale ne se juge pas seulement sur ses intentions, mais sur ses bénéficiaires réels. Qui profite réellement de la transformation du système de santé ? Le patient en quête de soins accessibles ? L’hôpital public qui devrait être renforcé ? Ou le marché des soins qui bénéficie d’un flux croissant de remboursements ?

Lorsque plus de 90 % des remboursements des mutuelles vont vers les cliniques privées, selon des données souvent citées dans le débat public, cela ne relève pas d’un simple indicateur comptable. C’est un signal politique alarmant. Cela signifie que l’argent collectif, plutôt que de servir à renforcer prioritairement l’hôpital public, soutient massivement l’expansion de l’offre privée.

Le citoyen contribue financièrement. Les organismes de santé remboursent. Les cliniques encaissent. Pendant ce temps, l’hôpital public continue de souffrir du manque de médecins, d’infirmiers, d’équipements, de médicaments, de lits disponibles et de délais acceptables.

Il ne s’agit pas de nier l’existence du secteur privé. Dans tout système de santé moderne, le privé peut jouer un rôle complémentaire, mais cela doit être encadré, contrôlé, évalué et limité. Le problème surgit lorsque le privé cesse d’être un complément et devient la solution principale aux faiblesses du public. À ce stade, la couverture médicale ne corrige plus l’inégalité d’accès aux soins, elle risque simplement de la déplacer. Elle octroie au citoyen une carte, sans lui garantir pour autant un service public. Elle promet la protection, mais laisse subsister la facture.

La réforme sanitaire marocaine sera évaluée sur une question simple : qui en ressort effectivement renforcé ? Si le patient obtient un droit effectif aux soins, la réforme sera socialement significative. Si l’hôpital public acquiert davantage de médecins, d’équipements, de médicaments, de lits et de délais raisonnables, la réforme aura une portée structurelle. Cependant, si les cliniques privées deviennent les principales bénéficiaires des flux financiers générés par la couverture médicale, alors il faudra admettre que la réforme a changé de destination.

Le danger est évident : établir une protection sociale qui accroît la demande sans reconstruire l’offre publique, ce qui transformerait l’État en ne rétablissant pas son service public. Cela donnerait au citoyen une capacité d’achat partielle sur le marché des soins, ce qui représente une distinction fondamentale.

La santé publique doit être pensée non seulement en termes de remboursement, mais aussi d’accès. Un système juste ne se limite pas à rembourser une partie des frais, il doit permettre aux citoyens de se soigner sans humiliation, sans attentes interminables, sans renoncements et sans crainte des coûts.

La comparaison entre l’Espagne et le Maroc devient plus évidente ici. L’Espagne semble affirmer que le privé peut exister, mais doit rester à sa place, justifié, contrôlé et évalué dans l’intérêt général. À l’inverse, le Maroc semble parfois opter pour une autre logique : alors que le public est fragile, le privé absorbera la demande. La différence est cruciale. Dans le premier cas, le privé reste un complément sous le contrôle de l’État. Dans le second, il se transforme progressivement en une béquille pour un hôpital public déjà affaibli.

Il faut alors que le Maroc clarifie son choix. Souhaite-t-il reconstruire un hôpital public robuste, capable d’accueillir dignement ses citoyens ? Ou vise-t-il simplement à élargir la couverture pour inciter les citoyens à se tourner vers le privé lorsque le public ne répond plus ? Une réforme de santé ne peut se contenter de compenser les faiblesses du public en générant la solvabilité du privé ; elle doit corriger les lacunes du public lui-même. Sinon, la protection sociale devient une assurance partielle en cas d’incapacité du service public, au lieu d’être un instrument de sa reconstruction.

La question des partenariats de santé est instructive dans le contexte espagnol. Le gouvernement espagnol ne rejette pas toute coopération avec le secteur privé, mais il affirme que celle-ci doit être exceptionnelle, justifiée, contrôlée et évaluée. Il refuse surtout que le privé devienne le gestionnaire ordinaire d’un service financé par les fonds publics. C’est pourquoi l’Espagne tend à mettre fin à certaines modalités de gestion instaurées par la loi 15/1997, afin d’éviter qu’une même entreprise privée puisse construire des infrastructures hospitalières et gérer les services de santé qui y sont fournis.

Derrière cette mesure se cache une idée simple : celui qui construit, facture, gère et contrôle le service ne doit pas devenir simultanément opérateur, bénéficiaire et arbitre du système. Quand un acteur privé maîtrise toute la chaîne, le malade risque de devenir une source continue de revenus, tandis que le service public, lui, peut conserver son apparence tout en perdant de facto sa substance.

Au Maroc, les partenariats public-privé sont souvent présentés comme une approche moderne et évidente. Néanmoins, cette fascination doit être tempérée. Un partenariat peut être bénéfique lorsqu’il répond à un besoin précis, est limité dans le temps, fait l’objet d’une évaluation publique et est sous un contrôle strict. Cependant, lorsqu’il devient une réponse permanente à la faiblesse du public, il change de nature et ne vient plus simplement compléter le service public, mais le remplace progressivement.

La question cruciale n’est pas de savoir si le Maroc devrait collaborer avec le secteur privé, mais qui fixe les règles ? Qui contrôle les facteurs économiques ? Qui évalue la qualité des services ? Qui veille sur le patient ? Qui prévient que les fonds de solidarité nationale se transforment en rente sanitaire ? Sans réponses claires, le partenariat sanitaire peut se transformer en une privatisation progressive : une convention ici, une délégation là, une exception ailleurs, jusqu’à ce qu’un jour, l’exception devienne la norme.

L’Espagne bénéficie d’un système de santé largement décentralisé, avec des communautés autonomes jouant un rôle majeur dans la gestion des services de santé. Toutefois, cette décentralisation ne signifie pas l’abandon de l’État. La puissance publique maintient une fonction de coordination, de garantie et d’équilibre national. C’est un enseignement précieux pour le Maroc.

La territorialisation de la santé peut offrir des avantages, en rapprochant les décisions du terrain, en organisant les ressources et en adaptant lesactions sanitaires aux réels besoins des populations. Mais elle peut également devenir un danger si elle n’est pas régie par une logique d’équité. Les groupements sanitaires territoriaux ne doivent pas devenir une nouvelle structure administrative gérant les mêmes pénuries anciennes. Ils doivent servir à corriger les inégalités. Une région bien équipée ne doit pas avancer seule, tandis qu’une autre continue de subir le manque de médecins, d’équipements et de services spécialisés.

Le vrai danger n’est pas la régionalisation en elle-même, mais de créer une régionalisation fondée sur la pénurie. Une province éloignée continuera à dépendre des grands centres hospitaliers, et une région pauvre en ressources humaines continuera à renvoyer des patients. Le citoyen réalisera alors que son droit aux soins dépend encore de son lieu de résidence. Le Maroc ne peut pas passer d’une centralisation lourde et inefficace à une territorialisation injuste. La proximité n’a de valeur que si elle s’accompagne de moyens. La gouvernance territoriale n’a d’importance que si elle réduit les disparités. Enfin, la régionalisation sanitaire n’a de sens que si elle garantit un socle commun de services de santé à travers tout le pays.

La gouvernance ne doit pas se limiter à être un terme vague, répété dans chaque discours. Elle doit se concrétiser par des chiffres, des rapports, des évaluations, des responsabilités et une transparence régulière. L’Espagne exige des justifications pour le recours à la gestion indirecte, la publication d’indicateurs et l’évaluation des expériences antérieures. Elle veut savoir ce qui a fonctionné, ce qui a échoué, ce qui a coûté trop cher, ce qui a amélioré la qualité des soins, et ce qui a affaibli le service public.

Au Maroc, on trouve de nombreux slogans tels que gouvernance, convergence, efficacité, numérisation, territorialisation et partenariat. Cependant, ces mots ne suffisent pas. Le citoyen doit savoir où vont les fonds de la couverture médicale : combien vont aux hôpitaux publics ? Combien sont destinés aux cliniques privées ? Combien restent à la charge des familles ? Quels sont les délais d’attente par région ? Quelle est la disponibilité de médecins et d’infirmiers par province ? Quels établissements bénéficient réellement des remboursements ? Quels territoires demeurent à l’écart ? Les groupements sanitaires territoriaux améliorent-ils l’accès aux soins ou réorganisent-ils simplement la pénurie ?

Réformer sans publier ces données exige du citoyen qu’il croit sans pouvoir vérifier. Or, la santé publique ne peut être gouvernée par la confiance aveugle, mais doit l’être par la preuve. Le Maroc ne requiert pas seulement une réforme institutionnelle, mais une comptabilité politique de la santé : qui paie, qui reçoit, qui soigne, qui attend et qui en profite ?

Posséder une carte de patient ne guérit pas. Faute de médecin, de lit et de médicaments, la couverture médicale demeure incomplète. L’Espagne ne se contente pas de gérer les hôpitaux. Elle agit également sur le coût des médicaments et l’impact des dépenses de santé sur le pouvoir d’achat. En réformant le système de contribution pharmaceutique, elle vise à garantir qu’un patient ne renonce pas à son traitement pour des raisons financières.

Au Maroc, le citoyen se trouve trop souvent entre deux réalités opposées : administrativement couvert, mais financièrement exposé. Il peut avoir une carte, mais doit payer. Il peut bénéficier d’un remboursement, mais ne peut pas supporter l’avance ou le reste à charge. Il peut faire partie d’un système de protection, mais finir par retarder ses soins.

Le débat autour de la santé ne doit pas se limiter au nombre de bénéficiaires de la couverture. Il doit aborder la dépense réelle des ménages, le coût des médicaments, l’accès aux examens, les délais de traitement, la qualité des urgences et la capacité de l’hôpital public à recevoir dignement les citoyens. Un simple document de couverture médicale ne suffit pas à guérir. Il ne peut pas opérer, prescrire, créer des lits ou remplacer un médecin absent. Sans un service public solide, la couverture devient une promesse inachevée.

Si le Maroc souhaite tirer une leçon utile de l’expérience espagnole, il doit d’abord clarifier son choix politique. La santé publique doit se trouver au centre de la réforme, pas à sa périphérie. La généralisation de la couverture médicale ne doit pas se transformer en une autoroute financière menant vers les cliniques privées. Il est nécessaire de faire de la gestion publique des hôpitaux une règle claire, de réglementer strictement les partenariats avec le secteur privé, et d’exiger une justification préalable pour chaque recours à celui-ci, incluant le besoin, la durée, le coût et l’impact escompté.

Il faut aussi créer une instance indépendante pour évaluer les partenariats de santé. Chaque année, il doit être rapporté des indicateurs de qualité, des délais d’attente, des ressources humaines disponibles, des écarts territoriaux et la destination réelle des financements issus de la couverture médicale. Il est primordial de suivre le parcours de l’argent social : les cotisations contribuent-elles à l’hôpital public ou renforcent-elles les cliniques privées ? Cette question doit demeurer au cœur du débat national.

Enfin, le Maroc doit garantir un panier national de soins dans chaque région. Le droit à la santé ne doit pas dépendre du lieu de naissance, du niveau de revenu familial ou de la proximité d’une clinique. Il doit être assuré par la puissance publique, financé par la solidarité et contrôlé démocratiquement. Le véritable État social ne se mesure pas par le nombre de cartes distribuées, mais par la capacité d’un citoyen modeste à accéder aux soins sans humiliation, sans attentes interminables, et sans crainte de coûts exorbitants.

La santé ne doit pas se vendre, et l’État social ne doit pas être sous-traité. La comparaison entre l’Espagne et le Maroc révèle deux trajectoires différentes. L’Espagne, malgré les contradictions de son propre système, s’emploie à reprendre l’initiative publique, à limiter les excès du privé et à replacer l’hôpital au cœur de l’État social. Le Maroc, de son côté, court le risque de généraliser la couverture médicale sans reconstruire l’offre publique assez rapidement, laissant le secteur privé tirer profit des remboursements et de la faiblesse de l’hôpital.

Le pays n’a pas besoin d’une réforme qui rassure les opérateurs au détriment des malades. Il n’a pas besoin d’une couverture qui donne une carte au citoyen tout en le laissant face à des frais exorbitants. Il ne doit pas y avoir d’une territorialisation qui rapproche les établissements sans accorder les moyens nécessaires.

Le Maroc a besoin d’un choix politique clair : les fonds de solidarité doivent prioritairement servir à reconstruire l’hôpital public. Les partenariats avec le privé doivent rester limités, contrôlés et complémentaires. La régionalisation de la santé doit réduire les inégalités, non les transférer. La gouvernance doit s’accompagner de publications chiffrées, et ne se limiter pas à des slogans. La santé n’est pas une marchandise. L’hôpital n’est pas une entreprise. Le patient n’est pas un client. Cela n’est pas une phrase militante, mais la condition minimale d’une réforme sanitaire sérieuse. Car une couverture médicale qui ne permet pas un accès digne aux soins n’est pas encore synonyme de justice sanitaire ; et une réforme qui finance le marché sans restaurer le service public ne constitue pas une réforme sociale complète. C’est une réforme qui change les mots, mais laisse le citoyen dans la même situation, entre un hôpital public épuisé, une clinique privée coûteuse et un État social encore incomplet.

**Par Mohamed Assouali**
*Membre du Bureau politique de l’Union socialiste des forces populaires*
*Secrétaire provincial du parti à Tétouan*