
Analyse : Les profits des entreprises marocaines ne passent pas où ?
Depuis 2014, une part de plus en plus importante de la richesse générée par les entreprises marocaines est attribuée au capital. Cependant, cette répartition ne semble pas se traduire par une augmentation équivalente de l’investissement privé et de l’emploi, qui demeurent encore modestes. Où se dirigent alors ces bénéfices, et pourquoi le réinvestissement pourrait-il permettre aux entreprises de produire davantage, de croître et de réaliser plus de profits à l’avenir ?
L’essentiel
La croissance marocaine s’intensifie, mais elle se traduit encore insuffisamment par des emplois, des revenus et une amélioration tangible du niveau de vie. Entre 2014 et 2024, la part cumulée de l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte a augmenté par rapport à celle de la rémunération des salariés. Pendant ce temps, l’investissement, l’innovation et la production ont montré une dynamique modeste. Entre 2014 et 2025, le volume net de l’emploi dans le secteur privé, incluant l’emploi informel, indépendant ou familial, n’aurait augmenté que de 180 000 postes, soit environ 16 000 emplois par an. Les données indiquent un décalage entre la hausse des revenus du capital et celle des capacités productives, sans permettre de mesurer précisément la part réellement réinvestie.
Les détails
La croissance, quel que soit son niveau, n’a de sens que si elle bénéficie à tous et améliore les conditions de vie de la population. Les citoyens devraient percevoir une différence entre une année où l’économie croît de 2 % et une autre où elle progresse de 4 % ou 5 %. Cette différence devrait se manifester dans les opportunités d’emploi, les revenus, la consommation et la capacité des jeunes à construire leur avenir.
L’augmentation du PIB peut coexister avec une progression plus lente du revenu par habitant, une concentration des gains dans certains secteurs et une création d’emplois insuffisante. C’est le cas du Maroc.
Plusieurs facteurs expliquent cette faible transmission, notamment la composition sectorielle de la croissance, le poids de l’agriculture, l’effort d’investissement public, la qualité des emplois et l’accès au financement. Cependant, un facteur essentiel reste peu abordé : il s’agit de la faible transformation des ressources captées par le secteur privé en investissement productif, en expansion des entreprises et en emplois.
Des revenus du capital peu transformés en investissement et en emplois
Les comptes nationaux répartissent la valeur ajoutée entre la rémunération des salariés, l’excédent brut d’exploitation, le revenu mixte et les impôts nets liés à la production. Dans une étude antérieure, nous avions évalué l’évolution de cette répartition au Maroc. Entre 2014 et 2024, la part cumulée de l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte s’est renforcée par rapport à celle de la rémunération des salariés.
Cette évolution ne peut cependant pas être entièrement assimilée à une hausse des profits revenant uniquement aux détenteurs du capital, le revenu mixte intégrant notamment les revenus des travailleurs indépendants. Cette tendance aurait pu être accompagnée d’une forte accélération de l’investissement privé, de l’innovation, de la production et de l’emploi. Les résultats observés montrent une dynamique beaucoup plus timide.
Une question légitime se pose alors : où va la part supplémentaire de la valeur ajoutée revenant à l’excédent brut d’exploitation et au revenu mixte lorsque l’investissement, l’innovation et l’emploi progressent beaucoup plus lentement ? Les données disponibles ne permettent pas de retracer l’utilisation finale de chaque dirham d’excédent ou de revenu mixte. Toutefois, la hausse de leur part dans la valeur ajoutée s’accompagne d’une accumulation productive limitée et de progrès modestes en matière d’investissement, de montée en gamme industrielle, de création de valeur ajoutée et d’emploi.
Au Maroc, les entreprises croissent lentement, l’innovation reste faible et les gains de productivité se diffusent peu. Cette dynamique limite la création d’emplois et freine l’enclenchement de la boucle entre emploi, revenu, consommation et investissement. Ce constat est corroboré par les statistiques officielles, qui montrent que le secteur privé crée encore trop peu de postes. Selon le Haut-Commissariat au Plan (HCP), le volume de l’emploi dans le secteur privé, y compris l’informel et les emplois indépendants ou familiaux, est passé d’environ 9,72 millions en 2014 à 9,90 millions en 2025.
En onze ans, le volume net de l’emploi dans le secteur privé n’aurait ainsi augmenté que de 180 000 postes, soit une moyenne annuelle d’environ 16 000 emplois, un niveau très faible. Une autre illustration de ce décalage apparaît dans l’évolution de la valeur ajoutée de secteurs clés. Entre 2014 et 2024, la part de la valeur ajoutée de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée totale est passée de 16,9 % à 17,1 %, soit une progression limitée à 0,2 point en dix ans, malgré les stratégies industrielles et les avantages accordés à plusieurs filières.
Ainsi, malgré une part accrue de l’excédent brut d’exploitation et du revenu mixte dans la valeur ajoutée, la création d’emplois privés demeure très faible sur la période 2014-2025. De même, selon les données mobilisées, la valeur ajoutée de plusieurs secteurs productifs a affiché une croissance annuelle moyenne inférieure à 3 % en volume entre 2014 et 2024. Une hypothèse à examiner est celle d’un réinvestissement insuffisant des revenus dégagés dans les capacités productives, l’innovation et l’expansion des entreprises. Les données mobilisées ici ne permettent toutefois ni de mesurer précisément la part effectivement réinvestie ni d’établir que la recherche d’un rendement immédiat constitue la cause principale de la faible création d’emplois.
Grandir plutôt que chercher le gain immédiat
L’esprit entrepreneurial consiste à transformer les gains présents en production future. Les profits financent de nouvelles machines, des technologies, la recherche, la formation du capital humain, l’amélioration de la qualité et l’extension des activités. Ils permettent également d’entrer sur de nouveaux marchés, d’exporter davantage et de monter en gamme.
Le mécanisme agit comme une chaîne. L’investissement augmente la production. La production crée des emplois. Les emplois distribuent des revenus. Les revenus soutiennent la consommation. La consommation devient une demande adressée aux entreprises. Cette demande permet de nouveaux investissements. Ces investissements augmentent la productivité et la capacité de production. L’entreprise réduit ses coûts unitaires, améliore sa compétitivité et réalise des économies d’échelle. Elle peut ensuite produire davantage, recruter, distribuer plus de salaires et élargir encore son marché.
Le capital peut pourtant gagner davantage en captant une part relative plus faible d’une richesse beaucoup plus grande. Par exemple, 40 % d’une valeur ajoutée de 2 milliards de dirhams représentent 800 millions de dirhams, contre 300 millions pour 60 % d’une valeur ajoutée de 500 millions de dirhams. Le premier scénario rémunère davantage le capital. Il crée également une entreprise plus grande, davantage d’emplois, davantage de salaires et une base productive plus solide.
La recherche du gain immédiat limite les possibilités de gain futur. Une stratégie fondée sur l’investissement permet au capital, au travail et à l’ensemble de l’économie de progresser simultanément. L’État porte également une part de responsabilité. Il doit améliorer l’accès au financement, renforcer la concurrence, simplifier les procédures et développer les compétences nécessaires. Le secteur privé doit, de son côté, dépasser la logique de rente et de court terme.
Le Maroc pourrait durablement viser une croissance supérieure à 5 % si le secteur privé prenait davantage le relais de l’État dans l’investissement et la création d’activité, ce qui réduirait la nécessité de soutenir la croissance par une hausse continue de la dette publique. Cette croissance pourrait également gagner en stabilité avec la baisse progressive du poids du secteur primaire dans le PIB, réduisant ainsi la vulnérabilité de l’économie aux aléas climatiques. L’investissement public conserverait alors un rôle complémentaire, centré sur les infrastructures et l’accompagnement de l’activité privée.
