10 ans du Brexit : La plus longue gueule de bois de l’Histoire ?
Le 23 juin 2016, 53,4 % des Anglais et 52,5 % des Gallois ont voté en faveur d’un départ de l’UE lors d’un référendum historique. Dix ans après ce vote, Laëtitia Langlois, maître de conférences à l’université d’Angers, souligne que « les délais d’attente pour être opérés vont jusqu’à quatre ans, notamment pour des prothèses de hanche ».
«Le jour de l’indépendance », annonçait le Sun le 23 juin 2016, un jour historique où les Britanniques étaient appelés à se prononcer sur le maintien ou non de leur pays dans l’UE. Dix ans après ce vote marquant le début du départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, le tabloïd a quelque peu perdu de son éclat. Les Britanniques vivent aujourd’hui une amère désillusion.
Des promesses très symboliques
Que ce soient les partisans du Leave, représentant 53,4 % des Anglais et 52,5 % des Gallois en faveur d’un départ de l’UE, ou les soutiens du Remain, incluant 62 % des Ecossais et 55,8 % des Irlandais du Nord qui ont voté pour rester, tous expriment aujourd’hui leur déception face aux conséquences de ce référendum.
Les principaux promoteurs du Leave, Boris Johnson, conservateur et alors maire de Londres, ainsi que Nigel Farage, leader du UK Independence Party, avaient promis des lendemains meilleurs qui ne se sont pas réalisés sur tout le territoire du Royaume-Uni. Ils faisaient état de promesses telles que la maîtrise des zones de pêche – une question emblématique dans un ancien empire maritime -, une réduction de l’immigration, une attractivité accrue pour les investisseurs, et surtout, davantage de financements pour le NHS, le système de santé britannique déjà en difficulté.
Bus rouge et message réducteur
Plus qu’un simple service public, le NHS est une fierté nationale au Royaume-Uni, symbolisant un État providence protecteur « du berceau au tombeau ». Une image marquante de la campagne fut celle d’un bus rouge parcourant le pays. Dessus, les partisans de Vote Leave annonçaient que les 350 millions de livres sterling versés chaque semaine au budget de l’UE seraient réaffectés au NHS. Peu importe que ce chiffre ait été exagéré de 100 millions de livres ou que l’UE finançait de nombreux projets au Royaume-Uni, le message et le slogan « Reprendre le contrôle » ont eu leur impact.

Dix ans plus tard, et six ans après l’accord qui a officialisé la sortie du Royaume-Uni de l’UE, ces promesses semblent désormais loin. Alors que la presse de gauche et celle de droite se disputent sur le montant de 250 millions de livres qui serait destiné au NHS, celui-ci continue d’aller « mal », précise Laëtitia Langlois, maître de conférences à l’université d’Angers, dans un entretien accordé à 20 Minutes. « Les délais d’attente pour des opérations peuvent aller jusqu’à quatre ans, notamment pour des prothèses de hanche », souligne-t-elle. Face à la détérioration du service, certains Britanniques choisissent de se faire soigner à l’étranger.
Un changement sur l’immigration
Concernant l’immigration, le bilan se révèle plus nuancé. Le Brexit a entraîné un ralentissement marqué des flux en provenance de l’Europe des Vingt-Sept, tout en provoquant le départ de nombreux immigrants du pays. « Beaucoup de Polonais, qui constituaient le groupe le plus nombreux depuis l’ouverture en 2004, sont partis. De nombreux Français également », rappelle Laëtitia Langlois. L’image du Royaume-Uni, perçu comme un pays accueillant, a changé depuis 2016 : « Je me souviens qu’à cette époque, en se promenant dans les rues, on voyait des pancartes French go home ou Poles go home [Français et Polonais rentrez chez vous]. »
En revanche, l’immigration en provenance de pays hors de l’Europe a « progrèsé », atteignant un pic en 2023. Un changement dans les règles d’immigration a ensuite entraîné une diminution des arrivées. Pendant cette décennie, la question de l’immigration a pris une place centrale dans le débat public, illustrée par des slogans tels que « Stop the boats » portés par les partisans de Nigel Farage et de son nouveau parti Reform UK, d’extrême droite, ainsi que par le projet du gouvernement conservateur de Boris Johnson en 2022 d’expédier des demandeurs d’asile au Rwanda. « Les électeurs ont pris conscience de l’impuissance supposée du parti conservateur [au pouvoir entre 2010 et 2024] face à ce problème, commente Laëtitia Langlois. Même Nigel Farage, artisan du Brexit, a critiqué les différents gouvernements. Mais le parti conservateur s’est radicalisé sur les questions d’immigration. »
Une City encore puissante
Reprendre le contrôle, comme les partisans du Leave l’avaient voulu, devait également passer par une dynamique économique et la promesse d’attirer des investisseurs. Cependant, si la City de Londres demeure l’une des places financières mondiales les plus influentes, la capitale britannique ne s’est pas transformée en Singapour-sur-Tamise, comme certains conservateurs l’espéraient. Certaines barrières tarifaires, qui avaient disparu, sont même réapparues, illustrées par les files de camions aux contrôles douaniers à Calais.
Une étude américaine, basée sur des données de la banque d’Angleterre, estime que le PIB britannique est aujourd’hui inférieur de 6 à 8 % à ce qu’il aurait été sans le Brexit. En dix ans, comme d’autres économies européennes, l’économie britannique a également subi deux chocs majeurs : la crise du Covid et l’inflation engendrée par l’invasion russe en Ukraine.
Un nouveau référendum « pas envisageable » actuellement
Bien que les prévisions économiques les plus pessimistes du camp du Remain ne se soient pas réalisées, ce dernier se réjouit peu des résultats de l’accord finalisant les modalités du Brexit. Les citoyens britanniques vivant dans l’UE ont perdu leur citoyenneté européenne et doivent faire face à de nouvelles règlementations s’ils souhaitent rester. Une lueur d’espoir pour ce camp : le Royaume-Uni doit réintégrer le programme européen Erasmus en 2027. Cependant, même avec le retour au pouvoir d’un gouvernement travailliste depuis 2024, la question d’une réintégration dans l’UE demeure une perspective lointaine sur la scène politique britannique. « Pour l’instant, l’idée d’un nouveau référendum n’est pas envisageable », précise Laëtitia Langlois. « Celui de 2016 a vraiment divisé le pays. »
C’est peut-être là l’héritage le plus symbolique du Brexit. Issu d’un conflit de pouvoir interne au parti conservateur, ce référendum a engendré des divisions profondes et durables.
