Quatre ans et des milliards de dollars plus tard, le métavers a floppé.
En 2022, le cabinet Gartner estimait qu’une personne sur quatre passerait au moins une heure par jour dans le métavers d’ici 2026. Depuis sa création fin 2020, Reality Labs, la division de Meta dédiée aux mondes virtuels et à la réalité virtuelle, a englouti plus de 83 milliards de dollars de pertes d’exploitation cumulées.
L’image restera emblématique d’une époque révolue. En 2022, Laurent Bainier, rédacteur en chef de *20 Minutes* et responsable du projet 20 Mint, centré sur le Web3, se retrouve un soir dans un open space désert, à faire danser son avatar dans le métavers lors du lancement d’un numéro diffusé dans le cyberespace. C’était le moment fort de l’engouement pour le métavers. « Le métavers, pour moi, c’était un exercice intellectuel. Je me posais la question : et si la société changeait ? », se remémore-t-il aujourd’hui. À cette époque, le cabinet Gartner estimait qu’une personne sur quatre passerait au moins une heure par jour dans le métavers d’ici 2026. Nous y sommes, et il est évident que le métavers n’a pas transformé notre quotidien.
Ce constat dépasse le cadre de *20 Minutes*. Depuis sa création fin 2020, Reality Labs, la branche de Meta dédiée aux univers virtuels et à la réalité virtuelle, a accumulé plus de 83 milliards de dollars de pertes d’exploitation. En janvier, Meta a officialisé son retrait stratégique : 1 500 licenciements, fermeture de plusieurs studios de jeux VR, et arrêt de Horizon Workrooms, le bureau virtuel censé remplacer Zoom et Teams. Pourtant, en 2022, aucune semaine ne passait sans qu’une grande marque française annonce son implication dans « les mondes virtuels ». Carrefour faisait son entrée sur The Sandbox, tandis que LVMH présentait à VivaTech son avatar « Livi » ainsi que des expériences immersives en réalité augmentée. D’après le magazine Stratégies, presque tous les grands noms du CAC40 avaient un projet lié au métavers.
Aujourd’hui, ces entreprises n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview. Cela prouve-t-il qu’il n’y a plus rien à dire sur le métavers ? Les plateformes elles-mêmes sont en difficulté. Depuis 2022, le prix des terrains virtuels de Decentraland a chuté, passant de 3 820 dollars à 9,4 dollars aujourd’hui. « Ce qui est mort, c’est le récit du métavers grand public comme prochaine plateforme sociale », résume Charles Perez, enseignant-chercheur à la Paris School of Business et auteur du livre *Le métavers est mort*. Il estime que ce dénouement était prévisible. La technologie a suivi la courbe de Gartner, offrant un pic d’attention qui surestimait l’impact réel, suivi d’un creux de désintérêt : « Ce creux était attendu. Il est aujourd’hui confirmé par les signaux du marché. »
Comment en est-on arrivé là ? Pour Charles Perez, l’imaginaire collectif a joué un rôle clé. « L’attente la plus irréaliste a été celle de l’adoption massive de la VR [réalité virtuelle] pour des usages quotidiens », critique-t-il. Le métavers nécessite un ordinateur fixe ou un casque spécifique. Même pour un usage domestique, ni l’autonomie, ni le poids, ni le prix n’ont su convaincre le foyer moyen. L’explosion rapide de ChatGPT à la fin de 2022 a également fait basculer les intérêts : en quelques semaines, médias, investisseurs et grand public se sont tournés vers un outil bien plus accessible. « Il y a eu un gros basculement du métavers vers l’IA », affirme Laurent Bainier, actuellement directeur de la rédaction de The Conversation. « C’est là où va l’argent, là où l’on cherche de nouveaux usages. Les pratiques se sont imposées davantage au grand public avec l’IA, et cela a fait défaut au métavers. »
Cependant, le métavers, après sa mort précoce, renaît déjà sous une autre forme. Le marché global de la XR (réalité étendue, regroupant VR, AR et MR) continue de croître. « 75 % des entreprises du Fortune 500 ont adopté la VR pour la formation, avec une réduction de 35 à 50 % des incidents de sécurité », indique Charles Perez. « C’est là que se trouve la véritable valeur. » Le métavers, qui promettait un mélange de *Roblox* et *Ready Player One*, trouve son utilité dans les usines et hôpitaux. Le marché des jumeaux numériques, qui sont des répliques virtuelles d’objets ou de systèmes réels, était estimé à 14,47 milliards de dollars en 2024, selon Kings Research.
Et si la prochaine étape de l’innovation ne venait pas d’un casque, mais d’une simple paire de lunettes ? Les dernières Ray-Ban Meta, lancées en septembre 2025, représentent pour le chercheur « le plus fort vecteur d’adoption grand public » : discrètes, portables, intégrées à notre quotidien. « Les lunettes ne nous enferment pas dans une réalité à part. C’est la condition même de l’adoption massive », affirme Charles Perez. En résumé : le métavers est mort, vive le métavers.

