High-tech

Pourquoi les IA génératives ne possèdent-elles pas d’humour ?

Les IA génératives, telles que Chat GPT, Vibe et Gemini, sont performantes dans de nombreux domaines, mais ne sont pas encore prêtes pour le stand-up. Une étude de Deepmind en 2023 a révélé que les humoristes considéraient les textes générés par IA comme « fades », « plats » et « ennuyants », soulignant ainsi leur manque de compréhension de l’humour humain.

Les modèles d’IA génératives sont capables d’accomplir des tâches remarquables. Que ce soit dans les domaines de la musique, du code informatique, du droit ou de la médecine, elles semblent avoir réponse à tout. Les échanges avec des programmes tels que Chat GPT (Open AI), Vibe (Mistral AI) et Gemini (Google) sont devenus si naturels que l’on a tendance à leur parler comme à un ami. Un ami un peu particulier cependant, semblable à un intellectuel qui maîtrise tous les sujets, mais qui manque de sens de l’humour, ou du moins a un humour peu réussi.

Une IA peut sans hésitation fournir la définition précise de l’humour, tout comme elle peut décrire un singe ou expliquer le théorème de Pythagore. En effet, lors de leur apprentissage, les IA ont été exposées aux mots « humour, singe et Pythagore » ainsi qu’à leurs significations respectives.

Excellentes en récitation, médiocres en improvisation

Parmi l’immense quantité de données assimilées lors de leur formation, en plus des œuvres littéraires, scientifiques, des articles de presse et d’histoire, figurent également des blagues, des devinettes et des histoires drôles. Ainsi, lorsque l’on sollicite Chat GPT pour qu’il raconte une blague, il aura forcément quelques-unes en réserve, en théorie tout du moins.

En raison de leur fonctionnement basé sur des statistiques et des probabilités, les IA génératives fourniront presque toutes le même type de devinette. En français, la blague des plongeurs, et en anglais, celle des atomes. Ces blagues sont si enracinées dans la culture populaire de leur pays d’origine qu’il est statistiquement probable qu’elles soient celles que les IA choisissent comme réponses appropriées. Toutefois, si Chat GPT, Gemini et d’autres modèles sont relativement compétents pour répéter des blagues existantes, la tâche devient beaucoup plus complexe lorsqu’on leur demande de créer des blagues originales.

Les IA ne sont pas encore prêtes pour le stand-up.
Les IA ne sont pas encore prêtes pour le stand-up. - Image IA / 20 Minutes

« Modélisation des plaisanteries »

Dans un article publié en 2019, intitulé « peut-on rire en IA ? », les chercheurs français Florence Dupin de Saint-Cyr et Henri Prade ont cherché à identifier les mécanismes du rire. En étudiant la « révision de croyances et la modélisation des plaisanteries », ils ont montré qu’il existe des modèles de « formalisation statistique des plaisanteries » et même des formules mathématiques susceptibles de créer des blagues amusantes. Des mathématiques et des statistiques, des domaines parfaitement maîtrisés par les IA…

Pourquoi, dès lors, sont-elles incapables de faire de l’humour autrement que de façon maladroite ? Toutes les blagues que nous avons demandées aux IA de créer se sont avérées soit peu drôles, soit incompréhensibles. La meilleure blague produite par Gemini est : « Un homme se rend chez un tatoueur et lui demande un petit point noir, simple, sur l’avant-bras. Le tatoueur le réalise en deux secondes, un brin perplexe : ‘Voilà, cela fait 80 euros. Puis-je vous demander la signification ?’ L’homme regarde son bras avec un sourire sadique : ‘C’est pour rendre fou mon chat.’ ».

Nous avons ensuite testé un générateur de blagues IA développé par le site Easy Peasy, qui promet à ses utilisateurs de devenir « l’âme de la fête » grâce aux plaisanteries créées par son robot. Le résultat est décevant. Même constat pour le site AI Joke Generator, qui produit des blagues peu drôles et dénuées de sens.

« L’IA ne comprend pas tout ce qui nous fait rire »

Qu’est-ce qui ne fonctionne pas alors ? « Pour l’instant, je pense que l’IA ne comprend pas tout ce qui suscite notre rire, comme l’humour absurde par exemple », avance l’humoriste Franjo. À son avis, pour que l’IA puisse appréhender l’absurde, il serait nécessaire de le lui expliquer, « et il faut reconnaître qu’il existe de nombreuses choses qui nous font rire et qui ne peuvent être expliquées ». Il a également constaté que « l’IA ne crée pas. Elle utilise des bases de données, ce qui explique que les blagues qu’elle produit sont souvent déjà existantes ».

Le ressenti de Franjo a été corroboré par des chercheurs de DeepMind, qui ont réalisé en 2023 une étude avec une vingtaine d’humoristes. L’objectif de cette étude était de déterminer si « les modèles de langage peuvent être un outil dans la création comique ». Les humoristes ont unanimement jugé que les textes générés par l’IA étaient « fades », « plats », « ennuyeux » ou encore « trop génériques ». En résumé, pas drôles du tout. Selon eux, il manque aux IA l’aspect « humain » qui les empêche de « puiser dans une expérience personnelle », d’avoir « du recul », de considérer le « contexte » ou d’avoir « conscience de la situation ».

Biais culturels des IA

Paradoxalement, l’absence de cet aspect humain chez les IA les empêche également d’être drôles, un fait qui découle de la nature même de l’IA. Margherita Pagani, professeure en IA et directrice du Centre pour l’intelligence artificielle de SKEMA, évoque les « biais culturels ». Selon elle, « ce qui est considéré comme normal ou acceptable dépend du contexte ». Ce contexte est souvent déterminé par le fait qu’un modèle d’IA provienne d’un pays spécifique, qu’il soit américain, français ou chinois. Chaque IA comprend mieux la culture de son pays d’origine que celle d’autres pays, à l’image d’un Français qui aurait des difficultés à apprécier l’humour anglais ou d’un Marseillais qui ne saisirait pas les expressions d’un Ch’ti.

Les conclusions de l’étude de DeepMind et les observations de Franjo ont également révélé que les limitations délibérées imposées par les concepteurs des IA, sous forme de filtrage de sécurité ou d’auto-modération, constituent des obstacles à l’humour. Les humoristes interrogés par les chercheurs de DeepMind ont souligné que les IA excluaient de nombreux thèmes qui sont pourtant courants dans l’humour, comme le sexe, l’humour noir ou des blagues offensives.

Notre dossier sur l’intelligence artificielle

Et lorsque l’on demande aux IA pourquoi certains thèmes sont tabous, elles expliquent qu’elles doivent se cantonner à un « environnement respectueux et inclusif ». Dans ce cas, une mauvaise blague Carambar sera toujours préférable à la meilleure blague produite par Chat GPT.