France

Pourquoi le crime organisé ne recrute-t-il pas davantage de femmes ?

Depuis quelques années, le crime organisé en France connaît une féminisation, comme l’indiquent les auteurs du rapport du Sirasco. Entre 2016 et 2024, la part des femmes mises en cause dans des affaires de stupéfiants stagne autour de 10 %.

Plus violent, plus jeune, et aussi plus féminin. Au cours des dernières années, le crime organisé en France a évolué. Les femmes ont réussi à se faire une place dans un milieu traditionnellement dominé par les hommes. C’est le constat mis en avant par les analystes du Sirasco (service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée) de la police judiciaire, dans leur dernier rapport.

« Les femmes ont longtemps été exclues de la gestion des points de deal physiques. Le recrutement via les réseaux sociaux de livreuses pour les centrales d’appel a contribué à féminiser la vente de stupéfiants », précisent les auteurs du rapport. « Ce n’est pas un combat du crime organisé pour l’égalité des genres, c’est du pur opportunisme », ajoute leur cheffe, la commissaire divisionnaire Annabelle Vandendriessche.

Me May Sarah Vogelhut rappelle auprès de 20 Minutes qu’il y a toujours eu des femmes dans les affaires de stupéfiants. Cette avocate parisienne, qui défend des personnes souvent impliquées dans des affaires de trafic, souligne que de nombreuses mules interpellées dans les aéroports sont des femmes provenant de « toute origine sociale ». « On trouve également beaucoup de nourrices [qui gardent de la drogue chez elles], souvent des petites mamies du quartier », précise la pénaliste.

Elle observe cependant, depuis environ six ans, une féminisation du secteur associée à « l’ubérisation » du trafic de stupéfiants. « Un soir, il est 1 heure du matin, je suis à la PJ de la Seine-Saint-Denis, et je ne vois arriver que des filles, menottées. Avant, des filles en cellule, c’était improbable. »

« Plus discret que quatre gars dans une voiture »

Parmi ces jeunes femmes, beaucoup sont des « livreuses de coke », recrutées par des réseaux pour livrer la drogue commandée par leurs clients via une messagerie cryptée. Elles conduisent des « Smart ou des Mini » et se présentent « un peu fraîches, pimpées comme pour une soirée sur les Champs-Élysées ». Selon l’avocate, les trafiquants ont rapidement compris l’intérêt de recruter des femmes pour ces tâches. « C’est plus discret que quatre gars dans une voiture en survêt-claquettes-chaussettes-pochette. Les mecs étaient grillés », note Me May Sarah Vogelhut.

« Pour les points de deal physiques, c’était un univers strictement masculin. Aucune candidate ne se serait présentée. Les réseaux criminels ont cependant vu un avantage à recruter des femmes pour les livraisons. Leur profil est moins associé à la criminalité et les risques de contrôle sont moindres », complète la commissaire divisionnaire Vandendriessche.

« On voit des femmes monter en responsabilité »

Les femmes ne se limitent cependant pas seulement à des rôles de livreuses de drogue. « C’est une porte d’entrée dans un réseau criminel. Cela permet, selon les compétences de chacune, d’accéder à des fonctions plus élevées. Actuellement, de nombreuses femmes sont impliquées dans des convois de stupéfiants ou dans des repérages d’assassinat. Un couple est souvent moins suspect que deux hommes habillés en noir. On observe des femmes accéder à des responsabilités, même au sein de la DZ Mafia », fait remarquer la cheffe du Sirasco.

En mars dernier, les gendarmes ont lancé une opération d’envergure visant le groupe criminel phocéen. Vingt-six personnes ont été mises en examen dans cette affaire, dont neuf femmes. Pour le procureur de la République de Marseille, Nicolas Bessone – qui n’a pas souhaité répondre aux questions de 20 Minutes – leur implication illustre cette « véritable féminisation du narcobanditisme ».

10 % des mis en cause

Me May Sarah Vogelhut souligne dans les affaires qu’elle traite que certaines femmes occupent dans les réseaux des « rôles qui vont au-delà de ceux de vendeur ou de nourrice ». « On en voit maintenant quelques-unes occupant des fonctions plus élevées dans le narcotrafic. Elles ne dirigent pas les réseaux, mais appartiennent à l’élite », dit-elle. Elle ajoute : « Les trafiquants de stupéfiants n’ont ni foi ni loi. Leur priorité est le résultat. Ils sont prêts à tout, tant que cela fonctionne. Et si cela implique de recruter une femme, ils n’hésitent pas. L’efficacité restera toujours la priorité. »

Cependant, la proportion de femmes mises en cause dans des affaires de stupéfiants demeure très faible par rapport aux hommes. Entre 2016 et 2024, cette part est stable autour de 10 %, selon les données publiées en décembre dernier par le ministère de l’Intérieur. Les analystes du SSMSI (service statistique ministériel de la sécurité intérieure) notent que les femmes sont plus impliquées dans les trafics d’amphétamines et méthamphétamines (16 %), d’opioïdes (18 %) et d’ecstasy (14 %) que dans le trafic de cannabis ou de crack (8 %).