Peut-on afficher des messages politiques au travail ?
Tarek Idrissi, cofondateur du traiteur La Cuisine de Souad, et ses douze salariés vont devoir quitter l’Hôtel Babel à Paris, comme le rapportent nos confrères de Reporterre. Selon Gérald Le Corre, inspecteur du travail et syndicaliste CGT, la liberté d’expression est liée au fonctionnement de l’entreprise, comme l’indique l’article résultant des ordonnances Auroux de 1982.
Keffieh, drapeaux, autocollants ou vêtements à messages… Afficher ses convictions, une idéologie, des principes ou simplement exprimer son soutien à une communauté peut parfois s’avérer délicat. Tarek Idrissi, cofondateur du traiteur La Cuisine de Souad, l’a constaté à ses dépens.
Depuis mai 2025, cet établissement est installé au sein de l’Hôtel Babel à Paris, mais lui et ses douze employés vont bientôt devoir quitter les lieux, comme le rapportent nos collègues de Reporterre. La raison ? Un autocollant « Free Palestine » et un drapeau palestinien visibles sur la caisse enregistreuse du restaurateur, qui auraient manifestement déplu à un client de l’hôtel ayant signalé la situation à la direction.
Cette dernière aurait justifié sa demande de retrait en invoquant la nécessité de maintenir la « neutralité du lieu ». Tarek Idrissi a refusé de s’exécuter. Il s’interroge alors sur la liberté d’expression : le cadre professionnel est-il fondamentalement différent du cadre privé ? Une entreprise peut-elle réellement interdire à ses salariés d’afficher des messages politiques sur son lieu de travail ? 20 Minutes a sollicité Gérald Le Corre, inspecteur du travail et syndicaliste CGT, pour faire le point.
Que dit le Code du Travail français ?
« Dans le Code du Travail, il existe effectivement un droit à la liberté d’expression, tel qu’expliqué dans l’article issu des ordonnances Auroux. C’est une loi adoptée en 1982 qui stipule que la liberté d’expression est liée au fonctionnement de l’entreprise », rappelle Gérald Le Corre.
Ce texte impose notamment à l’entreprise de disposer d’un règlement intérieur et affirme, entre autres, le droit à une expression directe et collective des employés concernant les décisions de l’entreprise en matière de contenu et d’organisation du travail. Toutefois, ce droit ne s’applique qu’aux salariés. « Dans le cas de Tarek Idrissi, il s’agit d’un partenariat et d’une collaboration. Cela dépend donc des éléments de cet accord », précise le syndicaliste. Dans cette situation, l’une des parties a d’ailleurs soutenu que « les conditions d’exploitation du lieu » et « le cadre initialement défini » n’avaient pas été respectés.
La loi du 4 août 1982 est en outre complétée par deux textes majeurs : l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. « Grâce à cela, nous bénéficions d’une liberté d’expression renforcée », affirme Gérald Le Corre.
Quelles limites à cette liberté d’expression ?
« Le point de vigilance concerne les intérêts de l’entreprise. Autrement dit, la liberté d’expression ne doit pas perturber son fonctionnement », indique le représentant de la CGT. Dans une entreprise, il est théoriquement possible d’aborder des sujets politiques, des faits de société ou d’actualité, ou même de porter un keffieh, sans craindre des représailles de la part de la hiérarchie.
« Cependant, il faut être prudent si cela implique une relation directe avec la clientèle. En tant que fonctionnaire, par exemple, je dois arborer une tenue neutre lorsque je m’adresse au public. En revanche, lorsque je suis au bureau sans contact avec le public, je suis libre de porter un tee-shirt sur lequel est écrit Free Palestine », illustre Gérald Le Corre. Les messages à caractère raciste, discriminatoire, homophobe ou transphobe sont, toutefois, proscrits car ils relèvent d’une infraction.
Quelles sanctions peut appliquer l’employeur ?
Les sanctions disciplinaires que l’employeur peut infliger à son salarié pour abus de la liberté d’expression sont similaires à celles applicables dans n’importe quelle autre situation. Elles peuvent varier d’un simple avertissement à une rétrogradation, une mutation, une mise à pied ou un licenciement.
« Dans certaines professions en contact avec le public, des tenues spécifiques peuvent être exigées. Le non-respect de ces exigences peut être considéré comme un manquement. C’est le cas pour les conducteurs de bus, les contrôleurs de la RATP, les commerciaux ou les hôtes et hôtesses d’accueil », précise l’inspecteur du travail.
L’important est que la sanction soit proportionnelle aux faits reprochés. « Un salarié peut être sanctionné si la direction estime que son comportement perturbe le fonctionnement normal de l’entreprise. Encore faut-il qu’elle parvienne à le prouver. Un simple badge, un keffieh, un tee-shirt ou un pin’s ne suffisent pas », conclut Gérald Le Corre.

