France

Lyon : Thierry, 73 ans, « Je ne me sens plus seul » à la résidence pour seniors LGBT+

Thierry, 73 ans, et Gisèle, 64 ans, ont emménagé en octobre 2025 dans la première résidence pour seniors LGBTQIA +, à Lyon. Le projet, porté depuis 2021 par l’association Les Audacieuses et les audacieux, et la ville de Lyon, répond à une urgence sociale.

«Je ne me sens plus seul. » Six mois. C’est le temps qu’il a fallu à Thierry, 73 ans, pour que sa vie « change ». Depuis l’automne dernier, ce retraité lyonnais réside rue de Belfort, sur les hauteurs de La Croix-Rousse, dans la toute première résidence pour seniors LGBTQIA + de France, la Maison de la diversité.

« Ce n’est pas une maison de retraite, insiste Thierry. Ici, on est libre : dans sa vie privée, de recevoir, et de sortir quand on veut. Tout en respectant les vies de chacun et chacune, bien évidemment. » Contrairement aux Ehpad, la Maison de la diversité n’est pas médicalisée, mais respecte néanmoins les normes d’accueil des personnes à mobilité réduite. Il est également possible de bénéficier d’aides à domicile pour les résidents, qui ont actuellement entre 55 et 77 ans.

Combattre la solitude et l’isolement des seniors LGBTQIA +

Le projet, lancé depuis 2021 par l’association Les Audacieuses et les audacieux, ainsi que par la ville de Lyon, répond à une urgence sociale. Les seniors LGBTQIA + représentent plus d’un million de personnes. Parmi elles, 90 % n’ont pas d’enfant, et plus de 65 % vivent seuls, contre 15 % des hétérosexuels. Ces chiffres témoignent de décennies de discriminations, de ruptures familiales et d’invisibilité forcée.

Thierry, 73 ans, et Gisèle, 64 ans, ont emménagé en octobre 2025 dans la première résidence pour seniors LGBTQIA+, à Lyon.
Thierry, 73 ans, et Gisèle, 64 ans, ont emménagé en octobre 2025 dans la première résidence pour seniors LGBTQIA+, à Lyon. - E. Martin / 20 Minutes

« Beaucoup de personnes gays, lesbiennes, bi ou trans sont invisibilisées dans les maisons de retraite, remises au placard et victimes d’un double isolement et de discrimination », souligne Thierry. Face à ce constat, il s’interrogeait depuis longtemps sur la manière dont il allait vieillir. « Maintenant, je me dis que je pourrai rester ici, jusqu’à la fin de ma vie », déclare-t-il.

Plus que des voisins mais moins que des colocataires

Le bâtiment de la Maison de la diversité compte quinze appartements privatifs, dont un est réservé à un jeune pour favoriser le lien intergénérationnel. La moitié des T1 et T2 sont des logements sociaux, tandis que l’autre moitié est proposée à des loyers intermédiaires, environ 650 euros pour un 42 m². Les cinq niveaux sont accessibles par un ascenseur et les coursives extérieures relient les étages.

En plus des logements, plusieurs espaces communs sont à disposition des résidents, tels qu’une cuisine partagée, une buanderie, un jardin, un local à vélo et un salon. C’est dans cet espace que se déroulent des soirées films, des jeux de société ou des karaokés. « Mais aussi, les activités proposées par la Maison de la diversité comme les groupes de parole ou la lecture à voix haute », précise Thierry, en montrant les lieux. « Et le dimanche soir, il nous arrive de nous retrouver sur la terrasse pour des apéros improvisés », ajoute-t-il avec un sourire.

« Mes voisins ne sont pas des inconnus qui vivent dans le même immeuble que moi, comme j’ai vécu pendant quarante-cinq ans à Guillotière, explique-t-il. Désormais, mes voisins sont des cohabitants, et pour certains, des amis. Si j’ai besoin, je sais que je peux compter sur eux. » Cet hiver, lorsqu’il était trop malade pour se lever, un cohabitant lui a rapporté des médicaments. Il explique qu’un groupe a été constitué avec les numéros de chacun et que des messages circulent pour prévenir d’une absence le week-end ou pendant les vacances pour « éviter que les autres s’inquiètent de ne voir personne sortir de l’appartement ».

Toutefois, il ne s’agit pas d’une colocation géante. « Dès que l’on franchit la porte de son logement, on a son intimité et on est totalement libre », insiste le résident. Aucune activité n’est obligatoire. Cependant, les ateliers proposés par l’association, ou les autres résidents, comme des sorties au théâtre, permettent de « tisser des liens ».

Un « miracle » pour Gisèle

Pour Gisèle également, son arrivée à la Maison de la diversité a été un véritable bouleversement. À 64 ans, mère de deux enfants et anciennement mariée à un homme pendant vingt-cinq ans, elle a vécu environ trente ans à Villefranche-sur-Saône, à 30 km de Lyon. « C’était une vie en retrait », se remémore-t-elle. Après avoir révélé son homosexualité en 2016, elle emménage seule mais recherche vite autre chose, ne supportant plus la solitude. C’est alors qu’elle découvre, « par hasard », ce concept d’habitat participatif. « Quand j’ai découvert le projet, je me suis dit : c’est pour toi. Je savais que j’allais m’y sentir à ma place. Ce que je n’avais jamais ressenti de toute ma vie. Quand on m’a dit qu’il restait un logement, c’était comme un miracle pour moi. »

Ce que Gisèle retient, après quelques mois dans les lieux, c’est la « qualité de vie relationnelle ». Une « formule simple » pour désigner quelque chose qu’elle n’avait jamais vraiment connu. « Ici, on se parle, on se confie, malgré des sensibilités qui peuvent être différentes », déclare-t-elle, reconnaissant qu’il a fallu que chacun « [ré] apprenne » à vivre en communauté. Une charte de vie commune a donc été co-construite et des règles pour le nettoyage ou la gestion des espaces communs ont été établies.

La sexagénaire souhaite aussi aller plus loin. Elle rêve de voir la maison devenir la « MDDD », la Maison de la diversité et de la démocratie. Elle développe : « Ce serait un lieu qui prend soin de l’humain, un lieu d’hybridation en plus d’être dans l’inclusion, car il transpire la bonté, la beauté et la chaleur humaine. Il permettrait de créer des liens qui réparent face à nos passés. » Thierry acquiesce et est convaincu de l’évolution du projet. « Comme c’est la première maison de France, nous sommes comme un laboratoire. C’est à nous d’incarner ce que nous voulons en faire. »

« Être soi à tout âge »

Ce midi-là, Thierry et Gisèle avaient déjeuné ensemble. L’an dernier, c’est lui qui avait fait visiter Lyon à cette ancienne habitante du Beaujolais. C’était la première fois pour elle qu’elle se rendait en ville pour découvrir le projet.

« « Il m’a guidée dans le métro. Quelques mois plus tard, quand il a fallu emménager, c’est lui qui m’a accompagnée chez Ikea pour chercher un frigo, se remémore Gisèle, encore émue par cette gentillesse. Thierry a pris soin de moi depuis le début de mon aventure. » »

« C’est la première fois que j’ai une relation aussi intime avec une femme ! », s’exclame, en riant, le septuagénaire.

Tous deux incarnent, à leur manière, ce que l’association appelle « être soi à tout âge ». Et surtout, ne plus avoir à se cacher pour l’être. Alors quand le moment de conclure arrive, Gisèle déclare, en regardant son ami : « J’ai envie de te faire une accolade. » Rue de Belfort, vieillir prend cette tournure. Un modèle qui ambitionne de se répandre. Une dizaine d’habitats similaires sont envisagés en France d’ici dix ans, avec notamment Strasbourg et Toulouse.