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« La vraie-fausse vie de Frank Abagnale, l’arnaqueur qui a bluffé l’Amérique »

New York, 1977. Sur le plateau du célèbre jeu télévisé *To Tell the Truth*, un homme d’une trentaine d’années, Frank Abagnale Jr., captive des millions de téléspectateurs américains. Avec son sourire éclatant et son assurance déconcertante, il raconte comment, dès son adolescence, il a réussi à duper les plus grandes institutions du pays, à traverser des frontières en usurpant des identités et à amasser des fortunes avant d’être traqué par le FBI. En quarante-cinq minutes, il parvient à séduire le public américain, donnant naissance à un mythe qui ne fera que grandir.

Peu après, cette performance télévisée se transforme en un succès littéraire. Abagnale publie ses mémoires, *Catch Me If You Can*, qui deviennent rapidement un best-seller international. Le livre dépeint un homme aux multiples facettes, un escroc talentueux qui prétend avoir toujours eu une longueur d’avance sur les enquêteurs les plus aguerris.

Dans cet ouvrage, les récits d’impostures s’enchaînent à un rythme effréné. Abagnale prétend avoir exercé des professions prestigieuses sans jamais avoir obtenu de diplômes. Il affirme avoir été pilote pour la compagnie Pan Am, médecin-chef en pédiatrie dans un hôpital de Géorgie, enseignant à l’université Brigham Young sous une fausse identité, et même procureur adjoint en Louisiane, après avoir soi-disant falsifié ses examens du barreau. Au total, il se vante d’avoir encaissé plus de 2 millions de dollars en chèques frauduleux.

Frédéric Tomas, enseignant-chercheur en psychologie du mensonge à la Tilburg University aux Pays-Bas, analyse ce phénomène : « De base, on est tous plutôt de bons menteurs, et ce dès l’âge de 3 ans. Mais certaines personnes ont des traits de personnalité égocentriques et grandioses qui cherchent à gagner l’attention d’autrui par tous les moyens. » Il ajoute que ces individus développent une capacité à mentir sans éprouver de culpabilité. Selon lui, notre cerveau est naturellement prédisposé à faire confiance, rendant difficile la détection des menteurs. « Le nez de Pinocchio qui s’allonge, ça n’existe pas », rappelle-t-il, soulignant que les mythes sur le comportement non verbal ne sont pas fiables.

Au début des années 1980, Abagnale exploite sa notoriété en devenant consultant en sécurité financière. Pendant des décennies, le FBI et des institutions bancaires le rémunèrent généreusement pour animer des séminaires, où il enseigne aux agents fédéraux comment identifier les faussaires. Frédéric Tomas qualifie cette démarche de « pur trait de génie », notant qu’Abagnale a réussi à frauder deux fois : en escroquant et en enseignant comment détecter les fraudeurs.

Cependant, des journalistes d’investigation commencent à s’interroger sur les récits d’Abagnale. Ils contactent des hôpitaux en Géorgie, explorent les archives en Louisiane et interrogent des universités, mais son nom n’apparaît nulle part. Malgré les articles révélant ces incohérences, le public reste fasciné par l’histoire, trop séduisante pour être remise en question.

En 2002, Steven Spielberg adapte l’autobiographie d’Abagnale en film, *Arrête-moi si tu peux*, avec Leonardo DiCaprio dans le rôle principal. Ce long-métrage connaît un immense succès, renforçant le mythe d’Abagnale et légitimant son activité de consultant.

Cependant, cette illusion va s’effondrer grâce à une enquête minutieuse menée par Alan C. Logan, dont le livre *The Greatest Hoax on Earth*, publié en 2020, remet en question le récit d’Abagnale. Logan exhume des documents judiciaires et révèle que, durant ses prétendues années de cavale entre 1965 et 1970, Frank était en réalité presque constamment incarcéré à la prison de Great Meadow, à New York. Son usurpation de pilote de ligne n’a duré que 90 jours, et il n’a volé que 1.448 dollars en signant des chèques… de son vrai nom.

Pire encore, Logan prouve qu’Abagnale a été condamné pour avoir volé le chéquier d’une famille qui l’hébergeait par bonté et pour avoir dérobé du matériel dans un camp de vacances. Ainsi, l’image du bandit d’honneur s’effondre, révélant un petit délinquant opportuniste, loin du génie insaisissable qu’il prétendait être. Sa plus grande réussite aura été de transformer ses mensonges en une histoire digne d’Hollywood.