
« La canicule engendre de vrais traumatismes entre angoisse et panique »
La troisième vague de fortes chaleurs en moins de deux mois s’éloigne enfin, marquant la fin du calvaire vécu par des millions de Français. Santé publique France a d’ailleurs recensé en juin, chez les adultes, une hausse « des recours pour gestes ou idées suicidaires, troubles anxieux et angoisse » par rapport au mois de mai.
Les soupirs de soulagement se font entendre à travers les fenêtres ouvertes, alors que les premières gouttes de pluie annoncent la fin de la canicule. La troisième vague de forte chaleur en moins de deux mois s’éloigne enfin, laissant derrière elle le calvaire vécu par des millions de Français. Cependant, cette fin ne supprimera pas les dommages causés par ces vagues de chaleur successives, qui ont été vécues comme de véritables traumatismes pour certaines personnes.
Ce terme n’est pas exagéré selon Emmanuelle Delrieu, écopsychologue spécialisée dans les questions de santé mentale et de climat. Elle explique : « C’est une évidence clinique. Les températures que nous connaissons sont des températures que notre système nerveux et notre corps ne peuvent pas gérer, ce qui entraîne une réaction automatique de danger. Et dès que le corps et l’esprit perçoivent cela comme un danger, il en résulte un traumatisme. »
Les symptômes de ces traumatismes sont variés et « dépendent de la manière dont les personnes vont utiliser leurs mécanismes de défense », précise la psychologue. Parmi ces manifestations, on retrouve « de l’anxiété », ainsi que « des comportements d’extinction tels que des dépressions » ou « des comportements violents ». Elle note toutefois que « la forme de traumatisme que nous vivons avec ces canicules est quelque peu différente d’autres traumatismes, puisqu’elle affecte directement le corps, et il n’y a pas moyen d’y échapper, sauf si l’on possède des privilèges. »
Adeline évoque un choc profond, son « corps a énormément souffert de la chaleur », entrainant une « grande fatigue accumulée ». Elle raconte avoir connu, depuis la canicule de juin, « des moments de panique la nuit, car il lui était impossible de respirer ». La quadragénaire a même « commencé à avoir des crises d’angoisse et des crises de larmes » lors de l’annonce de cette troisième vague de chaleur. « J’espère que ce sera la dernière de l’été, car je ne sais pas comment je vais gérer une quatrième canicule », exprime-t-elle avec appréhension.
Alexandra partage un sentiment similaire. Sortie de l’épisode de fin juin « totalement épuisée et déprimée à l’idée qu’il fallait encore tout supporter une semaine plus tard », elle a vécu « confinée » chez elle avec son fils de 3 ans, dont la crèche était fermée. Elle a ressenti une peur constante pour lui, qui « avait de la fièvre, refusait de boire et mangeait très peu ». Elle est rapidement devenue « la folle du thermomètre », vérifiant « 20 fois par jour la température intérieure et extérieure » et jonglant entre un climatiseur mobile et trois ventilateurs pour maintenir une température à 27 °C dans les chambres.
Nicolas, 43 ans, raconte une « sensation d’être vulnérable, sans échappatoire pour se reposer », qu’il décrit comme un « calvaire ». Pour Fatma, qui a accouché « lors d’une des journées les plus chaudes jamais enregistrées », ces canicules ont entraîné des crises d’angoisse « dès qu’il fait chaud » et une « phobie de la chaleur », au point de « songer à demander des anxiolytiques ». Gaelle, quant à elle, éprouve une « panique » face à l’approche de l’été depuis quelques années, au point de commencer à regarder les prévisions saisonnières dès le mois de mars. « Pour moi, l’été n’est plus une saison de repos : c’est devenu une forme de confinement thermique. »
Emmanuelle Delrieu met en garde sur le fait que les effets des canicules se feront sentir « dans l’année à venir ». Cela concernera particulièrement les personnes exposées à la chaleur, vivant dans des logements vétustes, sans climatisation ou exerçant un travail pénible. On risque de voir les traumatismes s’exprimer « dans le corps avec une grande fatigue et une épuisement mental accru ».
De plus, les maladies mentales « explosent pendant les périodes de canicule avec des symptômes accrus ». Santé publique France a d’ailleurs observé en juin une augmentation des « recours pour gestes ou idées suicidaires, troubles anxieux et angoisse » comparativement au mois de mai. Dans son cabinet, Emmanuelle Delrieu a constaté que des patients venaient spécifiquement pour parler de la canicule, tandis que tous ses patients en ont fait mention.
À cela s’ajoutent des effets contraires chez des individus qui se croient très résilients ou nient les impacts. « Nous pouvons avoir des personnes affirmant que tout va bien, et dont le corps réagira en mode danger lors d’une nouvelle canicule dans quinze jours, un mois ou l’année prochaine, et qui s’effondreront alors complètement », met en garde l’écopsychologue.
Pour elle, le principal défi réside moins dans la détection du traumatisme que dans ce qui suit. « La question est de savoir comment nous pourrons aider ces personnes à ne pas rester figées, sidérées, impuissantes ou dans ce que l’on appelle des traumas complexes. » La réponse doit être à la fois individuelle, notamment en matière d’accès aux soins, et collective. « Les moyens d’action ne résident pas seulement dans notre santé ou notre logement, car si nous en sommes là aujourd’hui, ce n’est pas uniquement à cause d’une inaction citoyenne, c’est aussi une problématique politique, industrielle et de lobbying. »
Ce traumatisme étant « collectif » et destiné à se reproduire en raison du dérèglement climatique, elle affirme que « si nous n’aidons pas les gens à reprendre leur pouvoir en tant que citoyens, en repensant nos territoires, l’urbanisme et les questions de solidarité, nous allons droit dans le mur ». L’éco-anxiété dépasse désormais le simple terme : « Tout le monde la ressent dans son corps. »
