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Coupe du monde 2026 : Les sites de paris culpabilisent les perdants.

En 2024, les opérateurs de paris sportifs se sont partagé un montant de 14 milliards d’euros, représentant une hausse de 4,7 % par rapport à l’année précédente, selon l’OFDT. D’ici le 19 juillet, date de la finale de la Coupe du monde, un total de 51 milliards d’euros de mises est attendu, dont 1,2 milliard en France, selon une estimation de l’ANJ.


Kylian Mbappé et Rayan Cherki peuvent bien montrer leur désapprobation face à leur image associée à Betclic, le secteur des paris sportifs continue de prospérer. Selon les dernières données de l’OFDT, l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives, les opérateurs de paris sportifs devraient réaliser un chiffre d’affaires de 14 milliards d’euros en 2024, soit une augmentation de 4,7 % par rapport à l’année précédente. En outre, pour l’année de la Coupe du monde, 51 milliards d’euros de mises sont attendus jusqu’au 19 juillet, date de la finale, dont 1,2 milliard en France, selon une estimation de l’ANJ.

Ces six semaines sont une période faste pour les sites de paris, renforcés par l’arrivée d’un nouvel opérateur anglais, Bet 365. Toutefois, comme nous le verrons dans cette enquête, les opérateurs affichent une certaine préoccupation pour lutter contre l’addiction des joueurs considérés comme « problématiques » (niveau 1) ou « excessifs » (niveau 2). Ils ont ainsi créé la notion de « jeu responsable », qui s’apparente au « boire avec modération » mis en avant par le lobby de l’alcool à la fin des années 1990, lors de la législation autour de la loi Evin, pour déculpabiliser les consommateurs d’alcool.

Mais quelle est la véritable intention derrière cet engagement de l’industrie du jeu, souvent accusée de dissimuler ses responsabilités par une forme de greenwashing éthique ?

### Prévention, publicité déguisée, ou les deux ?

Pour répondre à cette question, commençons par définir le « jeu responsable » : il s’agit de l’attitude souhaitable à adopter lors des paris sportifs et des jeux d’argent en général (turf, poker, casino), qui devrait être raisonnée, si possible ludique, et surtout, sans jamais miser plus que ce que l’on peut se permettre de perdre.

Dans la réalité, cette notion désigne principalement « les programmes développés par l’industrie du jeu dans le but affiché de réduire la fréquence des problèmes de jeu excessif et/ou d’en limiter les conséquences négatives », comme l’indiquait un rapport de 2014 du Centre du jeu excessif du Département de psychiatrie de l’Université de Vaud, en Suisse.

Chaque année, les différents opérateurs organisent la « semaine du jeu responsable » pour sensibiliser les joueurs aux dangers de l’addiction, avec de nombreuses publicités ressemblant à des campagnes de prévention. Cependant, pour de nombreux experts et scientifiques travaillant sur l’addiction, ces événements ne sont rien de plus qu’une forme de publicité masquerade enrobée d’une apparente prévenance. Dans le cadre des discussions sur la loi Influenceur, le député PS Arthur Delaporte a longuement échangé avec les opérateurs, qui n’hésitent pas à utiliser l’image de marque des influenceurs pour attirer de nouveaux clients, souvent des jeunes hommes issus des milieux populaires.

« J’ai discuté avec les responsables du PMU, et ils étaient très fiers de nous présenter leur spot de prévention avec Antoine Griezmann, où le joueur évoque grosso modo : “les paris, c’est comme le sport, il faut faire une pause de temps en temps”. Cela suggère clairement qu’une petite pause permet de revenir à la charge, ce qui n’est pas du tout un message préventif, bien au contraire. De plus, ils semblaient sincèrement croire en leurs propos et pensaient me convaincre de leur bonne foi avec cette publicité… »

### Quand la prévention devient culpabilisation

Sociologue et auteur de *La Fabrique de l’addiction aux jeux d’argent*, Thomas Amadieu ne peut s’empêcher de sourire amèrement sur ce sujet. « Le jeu responsable n’est qu’un vernis, un discours de façade absolument hypocrite. Ils déploient cette rhétorique de la responsabilité individuelle alors que tout est conçu pour faire perdre le contrôle aux joueurs. Ce qu’on oublie dans cette notion de jeu responsable, c’est la responsabilité des opérateurs. »

Les dirigeants des bookmakers savent que cet argument de la responsabilité individuelle peut avoir un grand impact sur l’opinion publique. « J’ai été choquée par le nombre de commentaires de ce type sous la vidéo de Nicolas, un parieur addict, qui témoignait des difficultés qu’il a rencontrées, y compris sa tentative de suicide, qui avait été publiée sur Instagram », partage Viviana Espitia Perdomo, chargée de communication chez Addiction France. Des commentaires comme “Toi, t’es débile, tu ne sais pas te maîtriser, bien fait pour toi.”

Isabelle Samson est particulièrement consciente des effets néfastes de ce type de discours culpabilisateur. Psychologue au Centre d’addictologie de Saint-Brieuc, elle reçoit quotidiennement des personnes confrontées à diverses addictions (alcool, tabac, drogues, sexe, jeux). « C’est une manière de dire : “on vous aura prévenus, si vous ne parvenez pas à vous contrôler, ce n’est pas notre responsabilité mais la vôtre. » C’est de la culpabilisation gratuite, souffle-t-elle. Les personnes que je rencontre sont déjà en proie à une honte qui les empêche souvent de consulter pendant des années, tant elles vivent cela comme une tare. »

### « Tout est fait pour que l’on perde le contrôle »

D’autant plus que les opérateurs seraient conscients de leur double jeu avec leurs clients les plus dépensiers, selon Sébastien Jung, ancien trader chez Unibet : « Nous étions parfaitement au courant des problèmes d’addiction rencontrés par certaines personnes, mais nous ne faisions absolument rien pour les aider, bien au contraire, nous cherchions de nouveaux leviers psychologiques pour les inciter à parier toujours davantage. Aujourd’hui, cela a changé en surface avec des notifications d’avertissement, mais on peut recevoir une notification de jeu responsable sur son téléphone et, dans la seconde suivante, une autre pour des cotes boostées, c’est absurde. »

Face au marketing agressif des bookmakers, dénoncé dans un rapport d’Addictions France en septembre dernier, le cerveau humain, saturé de dopamine, a rapidement choisi son camp entre le contrôle et l’excès. « Ils nous font croire que nous sommes aux commandes alors que tout est fait pour que l’on perde, explique Nicolas, un jeune père de 27 ans qui avait déjà témoigné sur 20 Minutes. Les plateformes ont été complices de ma chute, elles ne peuvent prétendre qu’elles ne savaient pas ; il existe une notation de risque en fonction des comportements des joueurs, et j’ai toujours été considéré comme un profil à risque. Mais je n’ai jamais eu l’impression qu’elles cherchaient à m’aider. Tout semblait conçu pour m’encourager à continuer de miser. »

Sébastien Jung précise : « Nous avions des réunions entre les plus gros perdants – c’est ainsi que nous les appelions – pour tenter de comprendre leur psychologie et voir comment les inciter à dépenser davantage. C’était effrayant. »

Bien qu’ils ne représentent pas la majorité des parieurs, ce sont ces joueurs qui rapportent le plus aux opérateurs, qui les chouchoutent pour éviter qu’ils ne parient ailleurs. Michaël, employé d’un opérateur de paris sportifs basé à Malte, où le climat est agréable et la législation sur les paris sportif laxiste, fait partie de ceux dont le travail consiste à s’occuper de cette nouvelle clientèle VIP.

### Quand les pigeons deviennent VIP

« Nos VIP sont les joueurs qui déposent le plus et perdent le plus. Nous ne leur disons pas cela aussi clairement, nous jouons sur les mots. L’objectif est de récompenser nos meilleurs joueurs et de leur offrir un service personnalisable ; ils peuvent nous contacter directement sur WhatsApp à tout moment. »

Alors qu’il envisage de quitter ce secteur, Michaël accepte de nous fournir des informations strictement confidentielles sur ce statut de « Very Important Parieur » : « Il y a les VIP 4, qui déposent jusqu’à 3 000 euros sur trois mois – c’est le niveau le plus bas, ils n’ont pas de contact direct avec nous –, les VIP 3 (7 500 euros déposés), VIP 2, 15 000 euros, et les VIP 1, qui mettent 30 000 euros ou plus. »

Voyages tous frais payés pour assister à des matchs, maillots de football, cuisines neuves chez Leroy Merlin : toutes les stratégies sont bonnes pour fidéliser cette clientèle. « J’ai connu un joueur qui avait reçu des caisses de champagne devant chez lui ! Mais comme il jouait en cachette pour éviter que sa famille ne l’apprenne, il était embêté. Il a demandé à l’opérateur d’arrêter cela. Nous sommes alors bien au-delà du simple bonus de jeu, c’est un maintien délibéré de l’addiction », estime la psychologue Isabelle Samson.

### Un régulateur trop complaisant ?

À en croire sa présidente Isabelle Falque-Pierrotin lors de son audition devant la commission des finances du Sénat en juin dernier, l’ANJ ne semble pas partager cette inquiétude. Sur la prévention des joueurs à risque ? « Les opérateurs se sont clairement améliorés, et il faut le souligner », a-t-elle déclaré devant les membres de la commission. Ce constat est également partagé par Grégoire Dufay, directeur de l’offre de jeu et de la publicité à l’ANJ.

« Il y a des progrès évidents. Ils identifient mieux les joueurs à risque. Cela fait partie de leurs obligations : identifier les joueurs excessifs, limiter les communications commerciales et assister ceux qui sont en grandes difficultés. Tout n’est pas parfait, mais les opérateurs prennent conscience de leurs responsabilités et il y a une évolution qui se construit. »

« Je suis choquée par le double discours de l’ANJ », confie en off une personne proche de l’instance de régulation. « Soit ils sont extrêmement naïfs, en attendant de voir à quel point ils se font manipuler par les opérateurs de jeu pour réagir un jour, soit c’est de la connivence, et c’est plus grave. »

Au final, il semble impossible de demander à des bookmakers qui fondent leur modèle économique sur cette clientèle « addict » d’agir simultanément pour lutter contre cette addiction. « Sans les addicts, les opérateurs mettraient la clé sous la porte », conclut Me Escande, avocat spécialisé dans les paris sportifs. « Comment pourraient-ils aborder ce problème sincèrement ? C’est impossible. » Il faudra donc, comme le souhaite le député Arthur Delaporte, passer par le législateur et adopter une loi Evin 2.0.