Vu d’Europe : la population française exposée au cadmium plus que ses voisins.
Le 2 juin, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi portée par Clémentine Autain et Benoît Biteau pour limiter l’exposition des Français au cadmium. Benoît Biteau a déclaré que « la population française est contaminée comme aucun autre peuple européen », et a pointé que l’alimentation explique « jusqu’à 98% de l’imprégnation au cadmium ».
Ils dénonçaient une véritable « bombe sanitaire ». La députée française Clémentine Autain, appartenant au mouvement politique de gauche L’Après, et son collègue écologiste Benoît Biteau ont fait adopter par l’Assemblée nationale, ce mardi 2 juin, une proposition de loi visant à limiter les risques d’exposition au cadmium, un métal lourd considéré comme cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction, auquel la population française est particulièrement exposée.
Une nouvelle étude publiée en mars affirme : « La population française est contaminée comme aucun autre peuple européen », a insisté Benoît Biteau. Cette contamination serait en grande partie due à l’alimentation, qui, selon lui, explique « jusqu’à 98% de l’imprégnation au cadmium », à travers des produits quotidiens tels que le pain, les pâtes, les pommes de terre ou le riz.
En effet, le cadmium se retrouve dans la chaîne alimentaire après avoir été absorbé par les cultures via les engrais. À terme, il se concentre dans le corps des consommateurs, pouvant entraîner des troubles des reins, des poumons, du pancréas ou encore des os.
### Les roches marocaines riches en cadmium
Présent dans l’environnement de manière naturelle, le cadmium est particulièrement concentré dans les sols français en raison des engrais phosphatés achetés par la France : celle-ci en importe 95% de sa consommation, dont environ 40% proviennent du Maroc, comme le rapportait fin avril l’émission « Cultures mondes » sur France Culture. Cependant, pour des raisons géologiques, les roches marocaines contiennent une quantité élevée de cadmium, selon l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).
Les gisements de roches phosphatées en Afrique du Nord sont constitués de roches sédimentaires, qui affichent des teneurs en cadmium « pouvant être élevées », explique l’Anses. À l’inverse, les roches d’origine ignée, issues du manteau terrestre, comme celles provenant d’Afrique du Sud ou de Russie, « présentent généralement des concentrations en cadmium peu élevées ».
Les Italiens, qui consomment en moyenne 25 kg de pâtes par an par personne contre seulement 8 kg en France, semblent également moins exposés au cadmium. La raison évoquée est la diversité des origines des engrais phosphatés utilisés en Italie, qui proviennent non seulement du Maroc, mais aussi de Jordanie et de Russie, a déclaré la journaliste indépendante italienne Arianna Poletti, spécialiste des questions environnementales et du Maghreb.
Benoît Biteau a souligné dans le documentaire « Aliments pollués : on mange quoi maintenant ? », diffusé sur France 5 en mai dernier, que « les sols français sont deux fois plus contaminés que les sols d’Europe ». Il a précisé que cela équivaut à deux fois plus que les sols allemands, trois fois plus que les sols belges, car les agriculteurs allemands et belges s’approvisionnent en Europe du Nord. L’élu a aussi mentionné d’importants gisements de phosphate, faibles en cadmium, au Brésil.
### Dérogation française
L’importation d’engrais phosphatés ne suffit pas à expliquer l’exposition élevée au cadmium en France. En effet, la France bénéficie depuis plusieurs années d’une dérogation lui permettant d’utiliser des engrais phosphatés contenant jusqu’à 90 mg/kg de cadmium, alors que la limite fixée par l’Union européenne depuis 2019 est de 60 mg/kg, rappelle l’Anses.
Pour remédier à ce problème sanitaire, l’agence recommande une réduction rapide des limites maximales de cadmium en France à 20 mg/kg d’engrais, des valeurs déjà en vigueur en Finlande, en Hongrie et en Slovaquie, selon Le Monde en 2018. Le texte proposé par Clémentine Autain et Benoît Biteau suggérait une diminution en deux étapes : 40 mg/kg dès 2027, puis 20 mg/kg à partir de 2030. Le ministère de l’Agriculture, quant à lui, plaidait pour une réduction plus progressive, « exigeante et réaliste », proposant trois paliers avec un calendrier plus long : 60 mg/kg en 2027, 40 mg/kg en 2030 et 20 mg/kg d’ici 2038.
Le géant marocain OCP a affirmé de son côté avoir « réduit significativement » la teneur de cadmium dans ses produits, assurant qu’il livrerait à l’Union européenne, depuis février 2025, des engrais phosphatés contenant « moins de 20 mg/kg ». Cependant, Martin Boudot, journaliste et réalisateur de documentaires d’investigation, a déclaré dans « La Science CQFD » que « les engrais phosphatés marocains sont encore chargés autour de 60-70 [mg/kg], 80-90 [mg/kg] parfois ». Il a ajouté : « Ils [les responsables d’OCP] disent dans leur communication qu’ils sont aux alentours de 20 mg/kg, mais je n’ai pas vu d’étude scientifique indépendante qui vient corroborer cela. »
Une évidence demeure : agir produira des effets à long terme. « La diminution de la teneur en cadmium des engrais ne devrait avoir un effet sensible sur la teneur des récoltes qu’après plusieurs décennies », prévient l’Inrae.
Un article écrit par Louis San (France Télévisions), publié le 2 juin 2026 à 06H01.

