Belgique

Une Belge dépense 410.000 euros pour une vidéo truquée par IA.

Eliane a perdu 410.000€ suite à un deepfake vidéo usurpant l’identité de Fanny Jandrain. En Allemagne, Nino Goldbeck a recensé une centaine de cas dans sa région représentant un préjudice total d’environ 4 millions d’euros.


C’est une tendance inquiétante sur les réseaux sociaux : des faux articles imitant des médias réputés, des vidéos et des images manipulées mettant en scène des personnalités publiques (animateurs, politiques, acteurs…). Ces créations, appelées deepfakes ou hypertrucages, sont réalisées à l’aide de l’intelligence artificielle dans le but de tromper les utilisateurs et de les inciter à des investissements frauduleux. Avec l’avancée technologique, les deepfakes deviennent de plus en plus réalistes, entraînant des conséquences graves.

### De nombreuses victimes en Belgique

Eliane, une retraitée de 75 ans, a perdu 410.000 euros à cause d’un deepfake vidéo usurpant l’identité de Fanny Jandrain, présentatrice de l’émission « On n’est pas des pigeons » sur RTBF. Elle se souvient avoir vu une publicité sur son smartphone où Fanny Jandrain faisait la promotion d’une plateforme de trading, tout paraissait crédible. Ébranlée par la situation, elle confie : « C’était tout à fait naturel. C’était Fanny Jandrain. C’était tout à fait réel. » Malheureusement, elle a cliqué sur un lien qui l’a dirigée vers une page d’inscription à une plateforme de trading imaginaire, « Premium Yields ».

Suite à cela, un call center l’a contactée, lui expliquant qu’il suffisait d’investir 250 euros pour voir son capital fructifier. Eliane a progressivement investi de plus en plus d’argent, poussée par la confiance accordée aux soi-disant « conseillers ». Elle a même vendu une maison, mettant un total de 410.000 euros dans cette escroquerie, jusqu’à ce qu’elle perde tout, excluant les promesses des arnaqueurs.

« Ce sont des récoltes de vie. Ils vous les cueillent sous le nez », déclare-t-elle.

Fanny Jandrain, dont l’image a été exploitée, se dit déstabilisée. « Savoir que quelqu’un est tombé dans une arnaque parce qu’on a utilisé mon image… C’est déstabilisant. Quand on voit comment ils manipulent les gens, on se dit que ça pourrait arriver à tout le monde. » D’autres victimes comme Christian, un ingénieur à la retraite, ont également perdu de l’argent dans la même arnaque, à hauteur de 35.000 euros.

Les fraudeurs prennent jusqu’à trois mois pour gagner la confiance de leurs victimes, en leur reversant de petites sommes au début. Christian explique : « Je croyais qu’ils avaient un pouvoir psychologique incroyable. J’avais besoin de me rééquiper avec un véhicule correct, mais c’était cinquante mille euros. Je ne les avais pas. »

### Des arnaques 4 fois plus rentables grâce à l’IA

Ce qui est frappant, c’est le profil des victimes. Eliane parle quatre langues, et Christian a un parcours dans les innovations informatiques. Ce ne sont pas des personnes que l’on imagine piégées. Selon un rapport d’Interpol, l’intelligence artificielle rend les arnaques en ligne beaucoup plus crédibles et rentables, à tel point que ces fraudes rapportent jusqu’à quatre fois plus que les escroqueries classiques. Une étude de Chainalysis estime que 17 milliards de dollars ont été volés dans ce type de fraudes en 2025.

### Une multinationale du crime

Derrière ces escroqueries se cachent des organisations structurées, agissant sur plusieurs territoires. La création des sites, le démarchage des victimes, et le blanchiment d’argent sont pris en charge par différents acteurs. Cette approche a été qualifiée de « fraud as a service », représentant une fraude organisée comme une entreprise de services.

Des informations ont été obtenues sur le site Premium Yields, grâce à un enquêteur numérique. Des données techniques publiques ont révélé un nom d’utilisateur, « trader_admin », et un nom de domaine, « mycube.kz », enregistré par Andrey Siluyanov, un webdesigner basé au Kazakhstan.

Les recherches ont montré qu’Andrey Siluyanov reproduisait des plateformes frauduleuses, clonant les sites, tout en conservant la même structure et mécanique. Une liste de noms de domaines liés à ses activités a été dressée, mettant en lumière une stratégie soigneusement orchestrée.

### 7 millions d’euros de perte en Belgique et en Allemagne

Des journalistes de l’OCCRP, réseau de journalistes d’investigation, ont essayé de joindre les webdesigners kazakhs sans succès. Les plateformes semblent avoir été développées pour divers clients, qui appartiennent peut-être à différents réseaux criminels.

En Allemagne, plusieurs victimes ont également été touchées. Le procureur spécialisé Nino Goldbeck évoque plus de cent plaintes pour un préjudice estimé à 4 millions d’euros en Bavière.

### Les call centers, le moteur de la fraude

Les call centers sont au cœur de l’escroquerie. Ces lieux prennent des appels en plusieurs langues, avec des escrocs maniant le français, l’allemand et l’italien. Éliane, malgré ses efforts pour se défaire de l’emprise, continue de recevoir des appels des fraudeurs.

Avec l’aide d’un expert, elle a simulé son intérêt pour ces investissements, ce qui a permis de retracer l’origine d’un appel vers la Lituanie. Les adresses IP ont révélé plusieurs localisations dans le pays, rendant difficile toute action judiciaire sans l’intervention des autorités compétentes.

### Des sociétés écrans pour blanchir

Les fonds des victimes ne sont pas directement transférés vers Premium Yields, mais vers des entreprises qui, pour beaucoup, existent légalement à travers l’Europe. Astraqua LTD, par exemple, est inactive mais a été dirigée par Pavlos Mettis, un Chypriote. Mondosilenzio Systems S.R.L., toujours active, est liée à Kyriacos Mettis, un nom qui a suscité des soupçons sur leurs relations.

Des liens familiaux entre Pavlos et Kyriacos Mettis ont été évoqués, notamment à Chypre, où ils gèrent de nombreuses entreprises. En parallèle, Pini Peter, un homme d’affaires israélien, a également été mentionné, associé à des activités frauduleuses autour des options binaires.

### Conclusion

Ces affaires sont souvent jugées trop complexes, les autorités n’engageant que peu de ressources. Les fraudes en ligne représentent un défi majeur pour les sociétés. Malgré les difficultés, certaines enquêtes ont conduit à la récupération de millions pour des victimes, prouvant qu’il est possible d’arrêter ces réseaux.

L’enquête « IA : la fabrique à arnaques » sera diffusée le mercredi 20 mai sur la Une TV de la RTBF.