Belgique

Tchernobyl : conséquences du nuage radioactif chez nous ?

Le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl explose le 26 avril 1986 à 01h23 du matin, projetant des particules radioactives dans l’atmosphère. En Belgique, les prévisionnistes ont calculé l’arrivée du nuage radioactif et la population a été prévenue de son arrivée.


Le réacteur n°4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, opérationnel depuis seulement trois ans, explose le 26 avril 1986 à 01h23. Cette déflagration massive projette des particules radioactives dans l’atmosphère à plus d’un kilomètre de hauteur.

Deux jours plus tard, la Suède donne l’alerte en constatant une hausse conséquente du niveau de radioactivité. Craignant un problème dans ses propres installations, le pays conclut rapidement que la source de la contamination est extérieure, provenant de l’Est.

En Europe, la situation reste complexe avec des informations variées. En France, le JT de 20 heures du 30 avril présente un graphique animé par Brigitte Simonetta. La journaliste déclare que l’anticyclone empêcherait le nuage radioactif d’atteindre la France pendant au moins trois jours, affichant un panneau « STOP » à la frontière franco-italienne, alors même que le nuage pénètre déjà sur le territoire français.

En revanche, en Belgique, l’information semble avoir circulé plus efficacement. Les météorologues avaient anticipé l’arrivée du nuage et prévenu la population. Le passage du nuage radioactif n’a pas entraîné de graves conséquences en surface.

Néanmoins, si ce nuage avait été accompagné de précipitations, les résultats auraient été différents : les polluants auraient été dispersés au sol, affectant ainsi la chaîne alimentaire, contaminant les eaux et les pâturages et, par conséquent, le lait. À l’époque, le Premier ministre Wilfried Martens avait recommandé « le lavage des légumes frais et le maintien des vaches laitières à l’étable ».

### Quel impact sur la santé ?

À cet instant, les scientifiques affirment que « les effets sur la santé sont tout à fait nuls », mais cette affirmation est remise en question dans les années 1990 par Luc Michel, professeur émérite de chirurgie à l’UCLouvain. Il déclare : « Ce n’est que plusieurs années plus tard, lorsque je vais être confronté au premier cas de cancer papillaire de la thyroïde, qui peut être des cancers radio-induits chez des enfants relativement en bas âge, que je vais commencer à investiguer sur ce qui s’est passé ».

En collaboration avec des collègues biélorusses et ukrainiens, il comprend la nécessité de consulter des météorologues. « Quand je rentre d’un voyage à Kiev, je téléphone à l’Institut Royal Météorologique de Belgique. Je tombe sur Marc Vandiepenbeeck qui me dit ‘Ah enfin un médecin!' ». Luc Michel découvre alors un rapport de l’IRM datant de 1991, qui retrace le parcours du nuage radioactif de Tchernobyl. Ce document révèle qu’à partir de 6 heures du matin, le 1er mai, le nuage a atteint Arlon et a traversé toute la Belgique avec un taux de contamination à l’iode radioactif anormalement élevé. « Il est écrit ‘contamination considérable en iode radioactif’. J’ai demandé des précisions sur le terme ‘considérable’. On m’a répondu que cela signifiait que les possibilités de mesure de nos équipements étaient dépassées ».

> On a minimisé la situation. On a largement minimisé.
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> **Luc Michel, professeur émérite de chirurgie à l’UCLouvain**

Luc Michel affirme que ce rapport de l’IRM a été classé pendant des années, « avant que je le fasse sortir de l’anonymat ». Il aurait souhaité que d’autres médecins réalisent des études similaires plus tôt et déplore que certains persistent à dire « Il ne s’est rien passé ». Il insiste : « On a minimisé la situation. On a largement minimisé ».

### Seul contre tous

Bien que Luc Michel défende avec vigueur son point de vue, il se heurte à la position scientifique dominante en Belgique, qui affirme le contraire. Michaël Dupont, Inspecteur et expert médecin à l’Agence Fédérale du Contrôle Nucléaire (AFCN), déclare : « Au niveau des statistiques nationales globales, aussi bien en Belgique que dans les pays voisins, il n’y a pas eu d’augmentation du cancer de la thyroïde que l’on pourrait attribuer aux retombées de Tchernobyl ». Selon lui, les données avancées par Luc Michel proviennent de deux facteurs principaux : « D’une part, les techniques de dépistage se sont considérablement améliorées. L’échographie est devenue beaucoup plus accessible. Ainsi, il est désormais possible de déceler beaucoup plus de lésions que par le passé. D’autre part, les techniques chirurgicales ont évolué ; on réalise dorénavant des ablations complètes de la thyroïde, plutôt que des interventions partielles, ce qui a conduit à une détection accrue des cancers ».

> *Il n’y a pas d’éléments qui permettent de suggérer qu’il y a eu une augmentation de cancers liée à la contamination de Tchernobyl.*
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> **Michaël Dupont, Inspecteur et expert médecin à l’Agence Fédérale du Contrôle Nucléaire.**

L’Inspecteur de l’AFCN précise qu’il existe de nombreux biais dans le dépistage et le traitement des maladies de la thyroïde : « Ce ne sont pas des erreurs mais des perceptions biaisées par les évolutions médicales. La conclusion est que, concernant l’évolution du nombre de cancers, il n’y a pas d’éléments suggérant une augmentation liée à la contamination de Tchernobyl ».

### Des conséquences toujours floues

Peut-on affirmer que Tchernobyl n’a eu aucun impact sur la population belge ? « C’est évidemment difficile d’être totalement affirmatif et de garantir qu’il n’y a eu aucun effet. Mais nous n’avons pas d’éléments suffisamment significatifs à l’échelle de la population belge pour confirmer un impact », explique Michaël Dupont. « C’est vérifié par les chiffres. Des études ont été menées pour évaluer la contamination des sols et établir une cartographie des isotopes radioactifs. Non seulement cela a été étudié, mais cela a aussi été comparé au risque de cancer pour déterminer s’il pouvait expliquer l’augmentation des cas observée à l’époque ».

Pour Luc Michel, cette justification ne suffit pas. Il regrette que la Belgique n’ait pas appliqué le principe de précaution : « Des mesures simples pouvaient être mises en place après Tchernobyl. Il aurait été transparent de donner des instructions aux inspections médicales scolaires. C’est là que les prochains cancers allaient se développer. Cela n’a pas été fait. Or, nous savions avant Tchernobyl que l’iode radioactif posait problème pour les thyroïdes des enfants. On ne peut pas prétendre qu’on ne le savait pas ».

### L’après-Tchernobyl

Depuis 1993, la Belgique a mis en place le Réseau TELERAD, un système automatique de télémesure de la radioactivité, constitué de 254 stations à travers le pays. « Cela permet d’obtenir un suivi en temps réel du sol et de l’eau en Belgique concernant les contaminations radioactives », précise Michaël Dupont. « L’objectif est d’évaluer les contaminations du sol et de s’assurer qu’aucune nouvelle contamination ne se développe, suscitant des inquiétudes dans le cadre des conflits en Ukraine ou en Iran ».

Le Réseau TELERAD sert également de système d’alerte : « Ce système peut jouer un rôle important en cas d’incident, car il permet de suivre les niveaux de radioactivité et de faciliter les réponses nécessaires pour garantir la sécurité de la population », ajoute Michaël Dupont. « À ma connaissance, les seuils n’ont jamais été dépassés ».

Le documentaire « Tchernobyl, une tragédie sans fin » est à visionner sur Auvio, ainsi que ce dimanche à 22h40 sur La Une.