
Simon Brunfaut : « L’incendie des Hautes Fagnes a détruit notre mémoire »
Cet été, un incendie d’une ampleur sans précédent a ravagé les Fagnes, déclenché le 14 août, et a touché près de 3000 hectares en seulement quelques jours. Cette catastrophe a laissé des traces indélébiles, tant sur le paysage que dans la mémoire collective.
Les images de cette désolation sont frappantes : des landes noires, des troncs calcinés, des chemins qui mènent à un décor méconnaissable. Au-delà des pertes matérielles, une question cruciale se pose : qu’avons-nous réellement perdu ? Bien sûr, la réponse la plus évidente concerne les hectares de forêt et la destruction d’un écosystème délicat, fruit d’un équilibre naturel soigneusement établi. Cette perte est mesurable, mais il en existe d’autres, plus intimes, qui échappent aux rapports d’expertise.
En effet, ce qui nous frappe dans ce paysage dévasté, c’est la sensation d’un lieu familier devenu étranger. Les chemins, le ciel, le relief demeurent, mais une part de notre mémoire semble avoir disparu. Gaston Bachelard évoquait ces lieux qui deviennent des refuges pour notre mémoire, et il est indéniable que certains paysages des Fagnes avaient ce pouvoir. Pour beaucoup, ces terres ne se résument pas à des hectares de forêt, mais évoquent des souvenirs de promenades joyeuses, de dimanches pluvieux, d’odeurs de terre et de chemins parcourus en famille.
L’incendie ne détruit pas seulement ce que nous voyons ; il efface également des souvenirs ancrés en nous. Nous avons perdu l’illusion que certains paysages sont éternels. Les Fagnes, qui semblaient immuables, nous rappellent brutalement que rien n’est permanent. Ce feu a également mis à jour notre sentiment de contrôle. Malgré les outils modernes à notre disposition, il suffit parfois d’un instant pour que la nature nous échappe.
La perte la plus douloureuse réside peut-être dans le paysage commun que nous partageons à travers les générations. Hans Jonas soulignait notre responsabilité envers les générations futures. Nous ne sommes pas uniquement responsables de ce que nous voyons aujourd’hui, mais également de ce que d’autres pourront découvrir demain. En laissant disparaître un paysage, nous privons les futures générations d’un monde et d’une manière de vivre qui leur appartiendrait. Ainsi, la question cruciale n’est pas seulement : « Qu’avons-nous perdu ? », mais plutôt : « Que souhaitons-nous transmettre ? »
