Migration : l’Europe ne renforce pas ses mesures tout en organisant l’accueil
Le 12 juin prochain, le nouveau pacte asile et migration de l’Union européenne entre en vigueur, impliquant des contrôles renforcés aux frontières et des procédures d’asile accélérées. En Espagne, le gouvernement prépare la régularisation de quelque 500.000 travailleurs sans papiers dans le but de les intégrer dans l’économie formelle.
Le compte à rebours a commencé. Le 12 juin prochain, le nouveau pacte sur l’asile et la migration de l’Union européenne prendra effet. Ce texte, résultat de longues et difficiles négociations, marque une volonté d’afficher une ligne commune, du moins en surface.
Sur le papier, les changements sont clairs : des contrôles de frontières renforcés, des procédures d’asile accélérées et un mécanisme de solidarité entre les États membres. De nouvelles règles sont également mises en place pour faciliter les expulsions des migrants en situation irrégulière dans l’UE. Un règlement européen entrera bientôt en vigueur pour faciliter les départs forcés, accroître la rétention et introduire des centres de rétention pour migrants en dehors de l’UE.
La communication est limpide et sans ambiguïté : on ferme.
Dans plusieurs États, ce signal est même amplifié. En Suède, le gouvernement souhaite conditionner le séjour des étrangers à une vie « honnête », un critère flou qui englobe aussi bien des menaces à l’ordre public que des infractions mineures, voire l’exercice d’un travail non déclaré. Le Danemark a déjà ouvert la voie à cette approche. Partout ailleurs, les discours politiques convergent vers la fermeté, le contrôle et la dissuasion.
Le traumatisme de 2015, lorsque près d’un million de personnes sont venues chercher refuge en Europe, reste présent dans les esprits, et les craintes persistent.
Frontex, l’agence européenne de gardes-frontières et de garde-côtes, reconnaît que « la situation au Moyen-Orient risque d’entraîner de nouveaux déplacements de population dans la région au cours des prochains mois », bien que, jusqu’à présent, elle ne constate pas « d’incidence notable » sur la situation migratoire aux frontières de l’UE.
Officiellement, l’heure est à la vigilance et à la démonstration d’autorité.
Cependant, derrière cette façade, une autre Europe opère de manière plus discrète et pragmatique, mais tout aussi significative.
En Espagne, le gouvernement socialiste de Pedro Sanchez prévoit la régularisation d’environ 500.000 travailleurs sans papiers, dans le but d’intégrer dans l’économie formelle des personnes déjà présentes et travaillant sans droits ni contributions fiscales. La porte-parole du gouvernement insiste sur le fait qu’il s’agit de « rendre légal le réel ».
La situation italienne est encore plus révélatrice. Le gouvernement conservateur de Giorgia Meloni adopte une ligne dure contre l’immigration, tout en organisant la régularisation de centaines de milliers de travailleurs étrangers. Depuis 2022, près de 500.000 permis ont été délivrés, et un nouveau plan envisage encore 500.000 autorisations supplémentaires entre 2026 et 2028. Dans des secteurs comme l’agriculture, le bâtiment et les services à la personne, l’économie italienne repose aussi sur cette main-d’œuvre.
En France, une logique similaire opère, mais de manière moins visible, avec un assouplissement discret des régularisations dans les secteurs en tension.
Il ne s’agit pas là d’une contradiction, mais d’une stratégie sous-jacente.
Ainsi, comme le souligne la juriste Sylvie Sarolea, professeure à l’UCLouvain et spécialiste des droits humains et du droit des migrations, « il faut distinguer d’un côté le signal politique qui vise à montrer que l’Europe contrôle ses frontières et qu’elle veut être plus stricte en matière migratoire de l’autre côté, la réalité économique et sociale qui impose d’intégrer des migrants déjà présents en Europe, d’autant qu’ils sont souvent bien intégrés dans le tissu économique ».
D’une part, une politique de dissuasion ; de l’autre, une politique d’adaptation.
En effet, les faits sont têtus : les migrants ne sont pas une abstraction. Ils sont déjà présents en Espagne, en Italie, en France, en Belgique… et souvent, ils occupent des emplois que les nationaux abandonnent malgré les politiques d’activation et de formation.
À cela s’ajoute une autre contrainte, plus silencieuse mais cruciale : la démographie.
Selon Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne, l’Europe comptera environ 30 millions d’habitants en moins d’ici à 2100. Le rapport entre actifs et retraités va se détériorer fortement, avec à terme moins de cinq personnes en âge de travailler pour trois personnes âgées.
Autrement dit, la besoin de main-d’œuvre ne disparaîtra pas, il augmentera considérablement, pourtant cette réalité est quasiment absente du débat public.
« Personne n’en parle », confirme Sylvie Sarolea. « Depuis une quinzaine d’années, les opinions ont surtout été préparées à percevoir la migration comme un risque : risque social, risque culturel, risque sécuritaire… mais rarement comme une ressource ou une nécessité structurelle ».
En conséquence, les responsables avancent masqués, coincés entre contraintes économiques et coûts électoraux. Ils durcissent le ton pour rassurer, tout en régularisant sans l’assumer.
Pour la juriste, cette ambiguïté a un coût : « Cette situation entretient un climat de tension permanent où personne ne trouve sa place, ni les migrants maintenus dans l’incertitude, ni les sociétés d’accueil privées d’un discours clair et cohérent ».
À force de vouloir concilier l’inconciliable, fermeture affichée et ouverture de fait, l’Europe ne tranche pas ; elle gère. Elle évite surtout de poser la question essentielle : de quelle immigration a-t-elle besoin et à quelles conditions est-elle prête à l’assumer ?

