Belgique

L’impact de l’IA sur les emplois en Belgique : enquête.

En 2030, « 39% des compétences actuelles seront obsolètes » selon les chiffres du FMI. Aujourd’hui, 35% des entreprises en Belgique utilisent déjà l’IA.

Et si la totalité des journalistes de la RTBF était remplacée par des robots d’ici 2050 ? Cette enquête débute avec une scène fictive dans les studios de François Oversteyns, producteur audiovisuel. « Avec ces nouveaux outils, on peut simplement imaginer quelque chose et le produire sans quitter notre domicile. », déclare-t-il.

En quelques minutes, il nous montre comment une IA générative peut réaliser plusieurs clips par jour, augmentant ainsi considérablement le volume de commandes, notamment pour des publicités. « L’IA nous donne une certaine autonomie sur des aspects du métier qui nous échappaient auparavant. Ce n’est pas la même chose, cela ne remplace pas entièrement un humain. Cependant, lorsque le budget est limité ou qu’un client recherche une vidéo simple sans possibilité de payer tous les métiers en cause, nous pouvons lui offrir quelque chose dans son budget », ajoute le producteur.

3,3 millions de Belges impactés… Mais comment ?

Selon le service économique de la banque ING, les activités de 3,3 millions de Belges sont aujourd’hui et le seront dans les années à venir, fortement impactées par l’IA. Cela représente une part significative de la population active. L’impact pourrait se manifester de plusieurs manières : automatisation des tâches répétitives, transformation des rôles plutôt que suppression pure et simple, et création de nouvelles compétences nécessaires plutôt que disparition totale de postes.

Les métiers fortement exposés à l’intelligence artificielle, mais faiblement complémentaires risquent davantage d’être automatisés

C’est Charlotte de Montpellier qui a conduit cette étude. Elle s’est fondée sur la méthodologie développée par le FMI, qui évalue dans quelle mesure les métiers sont exposés à l’IA et dans quelle mesure cette technologie peut compléter ou remplacer le travail humain. « Nous distinguons trois grandes catégories. D’abord, les professions fortement exposées et très complémentaires à l’IA, comme les avocats ou les chirurgiens, où la technologie peut soutenir les travailleurs sans les remplacer. Ensuite, il y a celles qui sont fortement exposées mais faiblement complémentaires, comme les télévendeurs, qui risquent davantage d’être automatisées. Enfin, on retrouve les métiers faiblement exposés, souvent manuels ou créatifs, pour lesquels l’impact de l’IA restera limité », analyse l’économiste senior d’ING.

On connaît déjà une liste précise des métiers impactés par l’IA © RTBF

Métiers en première ligne

Certains métiers sont aujourd’hui plus exposés que d’autres à l’automatisation totale ou partielle par l’IA, notamment ceux où les tâches peuvent être remplacées par des programmes capables d’apprendre et de s’adapter. Voici une liste non exhaustive de métiers déjà impactés en Belgique :

  • Rédacteurs web
  • Traducteurs
  • Accueil client
  • Employés de bureau
  • Comptables juniors
  • Développeurs web junior
L'ancien développeur web et actuel youtubeur Tom's Basement

Pour illustrer cette réalité, nous avons retrouvé Tom, un ancien développeur web junior poigné en 2023. « La dernière entreprise dans laquelle j’ai travaillé a licencié tout le monde pour plusieurs raisons, notamment parce que l’IA pouvait remplacer le travail des employés ou permettre à une seule personne de faire le travail de quatre personnes », raconte-t-il.

Nous l’avons rencontré dans sa cave, où il réalise des vidéos sur l’impression 3D depuis qu’il est devenu créateur de contenus en ligne, activité qu’il combine avec son métier de professeur. Il admet que « l’IA est très efficace pour remplacer une personne débutante, comme les développeurs juniors qui nécessitent une formation. Ils sont plus facilement remplaçables qu’un développeur senior avec 10-15 ans d’expérience. J’ai décidé de me réinventer face à cette situation. »

Quand la technologie redessine le marché de l’emploi

Vincent Vandegans, ex-directeur d’eRowz

Pas simple d’affronter une telle fermeture, mais après plusieurs tentatives, l’ancien dirigeant d’entreprise a accepté de partager comment tout a basculé. Il s’appelle Vincent Vandegans et il estime que tout a été trop rapide pour s’adapter aux changements au sein de l’entreprise. « L’IA générative est arrivée avec OpenAI qui a levé des milliards, son avènement s’est fait sur une période de 6 à 9 mois. Elle était très peu performante au début et elle s’est considérablement améliorée en 6 mois. Peut-être que certains l’ont anticipée, mais à l’échelle d’une entreprise, quand on est absorbé par le quotidien et que l’on doit faire vivre des familles en versant des salaires, nous ne pouvons pas nous permettre un pivot aussi rapide, ce n’est pas notre habitude. Je pense qu’aujourd’hui, on parle de 3 millions et dans un an, nous dirons 6 millions. Je pense que tous nous serons touchés, directement ou indirectement, par l’IA. »

Aujourd’hui, malgré sa déception, ce spécialiste du commerce en ligne aspire à s’adapter à ce nouveau cadre pour éviter de revivre un tel incident. Il se consacre à d’autres projets.

Compétences en mutation

La disparition de certains postes ne relève pas du fantasme, mais il s’agit seulement d’une partie de l’impact de l’IA. Le véritable enjeu, selon plusieurs experts et chefs d’entreprise avec qui nous avons discuté, est la formation et l’adaptation des travailleurs. Nous avons rencontré Tarik Hennen, un expert en stratégie digitale, qui assiste les entreprises dans la définition de leurs objectifs en matière d’IA et dans la conception de solutions adaptées à leurs besoins. « Nous constatons dans certaines entreprises une résistance au changement. Il est important de travailler sur ce point et de rendre le rapport à l’IA plus aisé. Ce n’est pas simplement une question de choix : l’IA est un tsunami qui va tous nous submerger à terme », explique-t-il.

39% des compétences actuelles seront obsolètes en 2030

Pour rester actifs dans un marché en évolution, il est nécessaire d’apprendre à collaborer avec ces nouvelles technologies et d’acquérir de nouvelles compétences. « On estime que 39% des compétences actuelles seront obsolètes en 2030 (chiffres du FMI, ndlr). Chacun devrait alors se demander, dans mon quotidien professionnel, quelles sont ces 39% de tâches qui seront dépassées en 2030 », ajoute ce juriste de formation.

Tarik Hennen, expert en stratégie digitale © RTBF

L’IA en entreprise : travailleurs formés, métiers transformés

Pour donner une illustration concrète de ces changements, examinons le cas d’une grande compagnie d’assurance belge. L’IA générative y est déjà intégrée dans le département sinistre. Depuis plusieurs mois, Fatoumata Oularé emploie une IA développée par son entreprise pour répondre aux requêtes des clients. Grâce à sa formation, son travail a évolué. « Le rythme est devenu plus soutenu, mais je perds moins de temps à chercher des informations qui nous prenaient beaucoup de temps », témoigne la gestionnaire de sinistres.

C’est un outil qui facilite la gestion et permet de réduire le surplus de charges de travail avec moins de valeur ajoutée

Sur un effectif de 145 employés, cet outil permet de gagner plus de 500 heures de travail par mois sur des tâches répétitives, simplement en facilitant l’accès à l’information et en automatisant certaines procédures. « Pour nous, c’est vraiment un outil qui facilite la gestion, qui nous aide à réduire un peu le surplus de charges de travail avec moins de valeur ajoutée. Donc nous utilisons le temps gagné grâce à l’IA pour nous former dans d’autres domaines », rapporte Christophe Degauquier, codirecteur du groupe DAP (Degauquier & Partners). Dans son entreprise, l’IA ne semble pas être un vecteur de licenciement, mais un changement opérationnel. « Cela dépend surtout des valeurs et de la mission de l’entreprise. Si la vision est centrée sur l’humain, l’IA sera un outil. Si l’objectif est de générer des profits, à mon avis, certaines personnes seront licenciées », argumente le jeune directeur, membre des Belgium’s 40 Under 40.

Cette illustration démontre que l’IA n’est pas simplement synonyme de suppressions d’emplois, mais qu’elle transforme profondément les métiers, rendant la formation continue et l’adaptation incontournables pour maintenir la compétitivité.

Christophe Degauquier le directeur et Fatoumata Oulare la gestionnaire sinistres de DAP © RTBF

Vers un chômage massif ? Les chiffres nuancent la crainte

Alors, doit-on craindre un tsunami de pertes d’emploi ? Les chiffres récents apportent une nuance à cette vision alarmiste. Selon le Conseil supérieur de l’emploi, l’IA ne se limite pas à la suppression d’emplois : elle transforme la majorité des métiers existants et en crée également de nouveaux dans des secteurs émergents et complémentaires. À ce jour en Belgique, 35% des entreprises intègrent déjà l’IA dans leurs procédés.

Les transformations ne se produisent pas du jour au lendemain

Pour Charlotte de Montpellier d’ING, l’intelligence artificielle ne conduira pas la Belgique vers le chômage. Certes, elle transformera en profondeur le fonctionnement des métiers, mais cela ne devrait pas engendrer une crise de l’emploi. Selon ses évaluations, la majorité des travailleurs verront leur profession évoluer sous l’impact de l’IA : certains seront moins affectés, d’autres y gagneront beaucoup. « Les fonctions administratives seront sans doute les plus impactées, tandis que les postes à responsabilités plus élevées auront plus à gagner. » Elle précise d’ailleurs : « Les transformations ne se font pas immédiatement. Les besoins évolueront, de nouveaux emplois feront leur apparition et le vieillissement de la population jouera également un rôle d’amortisseur. » En conséquence, même si les effets seront ressentis, l’IA « ne devrait pas provoquer un chômage de masse en Belgique« , conclut l’experte.

Apprendre à maîtriser les algorithmes sera indispensable dans certains secteurs © RTBF

Une Belgique sans plan national pour l’IA

Alors que certaines grandes entreprises internationales annoncent des licenciements, comme Amazon qui a récemment mis fin à 600 emplois, la Belgique ne semble pas suivre ce schéma à l’échelle nationale.

Selon la fédération de l’industrie technologique Agoria, il n’existe actuellement aucun plan national coordonné pour préparer le marché du travail belge à l’avènement de l’IA. La priorité se situe principalement du côté de la formation, de l’adaptation des compétences et de la création d’un environnement valorisant le rôle de l’humain aux côtés de la technologie. Une étude réalisée auprès de 44 entreprises technologiques souligne que le défi n’est pas tant de « protéger » les emplois actuels à tout prix, mais d’organiser une formation continue en phase avec les réalités du terrain. « Les entreprises et les organismes de formation disposent d’une formidable opportunité d’adapter leurs méthodes pour suivre le rythme rapide des avancées technologiques », remarque Clarisse Ramakers, directrice générale d’Agoria Wallonie.

Concrètement, Agoria plaide pour des formations plus agiles, axées sur l’analyse, l’architecture et l’esprit critique, un meilleur accès aux juniors grâce aux partenariats entre écoles et entreprises, et la reconnaissance du rôle des entreprises comme espaces de formation internes, où la maîtrise de l’IA devient une compétence essentielle pour tous les profils TIC (Technologies de l’information et de la communication).

Un marché du travail en mutation plutôt que disparition

L’enquête révèle un marché du travail belge en pleine transformation. Même si l’IA perturbe certains emplois et pousse de nombreux travailleurs à se former pour acquérir de nouvelles compétences, l’idée d’un chômage généralisé n’est pas corroborée par les données actuelles.

Bien loin d’être une menace unique, l’IA se présente comme un outil multifacette : elle permet d’éliminer des tâches, d’en enrichir d’autres et d’ouvrir des opportunités inédites pour ceux qui sauront en tirer parti.

Une image réalisée avec l’IA par la société de production Brussels Video Crew © RTBF