Le Roi Léopold II, « fin stratège », colonise des peuples « inférieurs » : polémique sur le CEB
La question 10 du CEB d’histoire et de géographie de cette fin d’année 2025-2026 porte sur la colonisation belge au Congo et a créé de vives polémiques, notamment en raison des termes utilisés pour présenter le Roi Léopold II. L’administration indique que « les questions du CEB sont préparées par un panel composé d’enseignants, de conseillers au soutien et à l’accompagnement, de membres de l’Inspection et de membres de l’Administration générale de l’Enseignement ».
La question 10 du CEB d’histoire et de géographie de la fin de l’année scolaire 2025-2026 suscite de vives controverses. Elle aborde la colonisation belge au Congo en des termes qui semblent approuver un discours colonial et omettent les violences belges sur le terrain. Le Roi Léopold II est ainsi décrit comme « entreprenant » et « fin stratège », sans mention des exactions, des théories racistes de l’époque ou même de l’existence d’un quelconque questionnement sur l’œuvre de la Belgique et de son roi au XXe siècle.
Dans la seconde partie de la question, il est écrit que « posséder une colonie est une volonté conquérante très ancienne. De tout temps, les pays les plus forts et les plus développés se sont emparés de nouveaux territoires, de terres où vivent des peuples alors considérés comme inférieurs, moins organisés et jugés incapables de se défendre ». La question posée aux 51.300 élèves de 6e primaire est d’expliquer pourquoi ce texte n’est pas pertinent pour une recherche sur la colonisation des Amériques, étant donné que ni le lieu ni la période ne correspondent à la colonisation du Congo.
Julien Truddaïu, auteur de « Notre Congo/Onze Kongo – La propagande coloniale dévoilée », s’est indigné : « Revoilà l’approche de l’histoire par l’approche biographique royale. Le roi visionnaire ! Loin du prédateur, du responsable des crimes de masse, atrocités et autres crimes contre l’humanité. Un entrepreneur, un stratège. Le vocabulaire du management appliqué à l’architecte de l’une des entreprises coloniales la plus meurtrière du XXe siècle qui perdurera bien après lui plus de 80 ans », dénonce-t-il sur Facebook. Il souligne un type de narration qui « n’est pas nouveau. C’est exactement le registre des manuels scolaires belges de 1908 : Léopold II présenté comme visionnaire, la colonisation comme mission civilisatrice, les violences inexistantes, les Congolais·es réduits (de nouveau) à leur statut d’objet de l’Histoire, jamais sujets. Incapables de se sortir de leur marasme ».
Il partage également sur Facebook le document original utilisé pour la question.
Dans le journal l’Avenir de ce mercredi matin, cet expert en propagande coloniale s’interroge sur le choix de l’administration qui a rédigé les épreuves du CEB d’utiliser ce document d’une exposition de 2015. « Comment ce document a-t-il pu passer toutes les relectures ? Que s’est-il passé dans la chaîne de responsabilité ? Pour l’épreuve visée, les rédactions auraient pu utiliser n’importe quel document plutôt que cet extrait d’une expo bringuebalante vieille de dix ans ».
Contacté par le quotidien, le cabinet de la ministre de l’Éducation, Valérie Glatigny (MR), assure qu' »on s’interroge nous-mêmes sur la formulation de cette question », et renvoie vers l’administration. Celle-ci indique que les termes utilisés dans la question du CEB « ne sont en aucun cas le point de vue des rédacteurs du CEB, mais celui des colonisateurs de l’époque », ajoutant que l’extrait est « suffisant pour la validation de la compétence évaluée ».
L’administration précise également à la RTBF que « les questions du CEB sont préparées par un panel composé d’enseignants, de conseillers au soutien et à l’accompagnement, de membres de l’Inspection et de membres de l’Administration générale de l’Enseignement, en toute indépendance du Cabinet de la ministre de l’Éducation. Le groupe de travail a validé le choix de ce document ».
Elle ajoute que « la définition de la colonisation reprise dans le cadre de cette question est issue d’un extrait d’un document officiel publié par la FW-B en 2015 tiré d’une exposition organisée par le musée royal de Mariemont. Cette définition ne fait en aucun cas l’apologie de la colonisation et met au contraire en avant son caractère discriminatoire ».
L’administration conclut que « la question de la colonisation fait partie des attendus du tronc commun. Tous les élèves aborderont dans le cadre du tronc commun la question coloniale sous un angle critique en mettant en avant les discriminations. Les référentiels mettent en effet en lumière le caractère discriminatoire, la ségrégation raciale et le caractère violent du processus colonial ainsi que la violence structurelle. Plus tard dans leur parcours scolaire, les élèves seront aussi amenés à énoncer des inégalités en lien avec la ségrégation raciale établie lors de la colonisation belge en Afrique centrale ».
Une défense qui n’a pas apaisé Julien Truddaïu, qui juge l’administration dans une nouvelle publication Facebook. « On pose : ‘pourquoi ce document ?’ L’administration répond : ‘pourquoi la colonisation ?' », dénonce-t-il, voyant cela comme une « esquive » de l’administration pour « ne pas répondre » à la question sur le choix de ce document.
Il critique la définition de la colonisation, affirmant que « où est la violence ? Où est la ségrégation ? Où sont les mutilations, le travail forcé, les crimes ? La définition décrit un regard sans jamais nommer les actes. Cette réponse tient soit de la mauvaise foi, soit de l’incapacité à lire son propre document ». Il souligne une administration « qui ne voit toujours pas le problème » et qui « n’a pas répondu à l’essentiel : Qui a décidé de supprimer les passages critiques sur Léopold II ? Sur quelle base ? Avec quelle relecture ? Et pourquoi, sachant que la colonisation d’Afrique centrale n’est pas encore au programme en primaire, avoir choisi précisément CE sujet, CE document, CET extrait ? »
Il est important de noter que bien que l’approche critique de la colonisation soit intégrée dans le programme du tronc commun, cela ne concerne que les élèves du secondaire, qui n’ont donc pas encore été formés à ce sujet.
« Nous sommes surpris de voir un tel document utilisé », a déclaré Bernard Hubien, secrétaire général de l’Union Francophone des Associations de Parents de l’Enseignement Catholique (UFAPEC). L’UFAPEC critique le fait que « ce document n’ait aucune contextualisation et qu’il ne soit pas en lien avec les questions qui sont posées. On aurait pu prendre n’importe quel autre document, par exemple sur la guerre de Cent ans, les questions auraient été les mêmes. La guerre de Cent ans ne fait aujourd’hui pas polémique dans la société, mais la personnalité de Léopold II et l’histoire coloniale fait débat, et heureusement. On sait bien qu’une mise en contexte des éléments est tout à fait nécessaire pour pouvoir les comprendre ».
Alors que l’administration ne fait preuve d’aucun regret et refuse d’admettre une erreur, l’UFAPEC s’interroge sur les leçons à tirer de cette polémique. « Il faut certainement que ceux qui construisent l’épreuve se posent la question de savoir si les documents introduits… sont bien opportuns, puisque ces réactions très vives existent, et qu’ils puissent éventuellement reconnaître une maladresse ou une erreur, car l’erreur est humaine ».
Bernard Hubien insiste néanmoins sur la qualité du panel qui conçoit ces épreuves externes. « Ce sont des professionnels qui construisent ces épreuves, ce sont des gens qui connaissent bien leur métier, donc c’est encore plus surprenant ».
