Le renseignement reste « parent pauvre » de la sécurité belge.
Les syndicats CSC, CGSP, SLPF et Sypol plaident en front commun pour une réflexion approfondie sur la place du renseignement dans l’appareil de sécurité belge. La Sûreté de l’État compte aujourd’hui près de 1000 collaborateurs, soit presque deux fois plus qu’au début des années 2020.
Dans le domaine du renseignement, où la discrétion est primordiale, le fait de s’exprimer attire inévitablement l’attention. Les syndicats CSC, CGSP, SLPF et Sypol, à l’origine de cette initiative, unissent leurs voix pour demander une réflexion approfondie sur le rôle du renseignement au sein de la sécurité belge.
Ils soutiennent qu’il est nécessaire de « renouveler » cette vision afin « de bâtir un système plus robuste, capable d’identifier et de neutraliser des ennemis que nous ne soupçonnons parfois pas encore ».
La lettre, adressée à Bart De Wever la semaine dernière et dont le ministre de la Justice, le ministre de l’Intérieur et le ministre de la Défense ont également reçu une copie, s’inscrit dans un contexte d’évolution des menaces et de renforcement des capacités militaires en Belgique.
### Un appel à dégainer l’arme du renseignement face à l’évolution des menaces
Soucieuse de respecter les engagements pris au sein de l’OTAN, la Belgique consacre désormais 2% de son produit intérieur brut (PIB) aux dépenses militaires. D’ici 2034, le gouvernement prévoit d’investir 34 milliards d’euros en matériel.
Les travailleurs du service de renseignement civil accueillent favorablement cette orientation. « Nous saluons l’engagement du gouvernement en faveur du réarmement de notre Défense », notent-ils.
Cependant, ils regrettent en même temps ce qu’ils considèrent comme un manque de considération pour le renseignement, décrite par ses praticiens comme « une arme de pointe » face aux menaces contemporaines.
Parmi ces menaces, la menace terroriste, qui a évolué. Autrefois organisée et émanant de zones de conflit à l’étranger, elle est désormais plus fragmentée et diffusée par les voies numériques, touchant des profils de plus en plus jeunes.
> « Alors que la ‘guerre hybride’ est déjà une réalité quotidienne sur notre sol, l’outil le plus agile pour y faire face — le renseignement actif, tant défensif qu’offensif — semble demeurer le parent pauvre des réflexions stratégiques actuelles. »
De plus, la reconfiguration des rapports de force à l’échelle mondiale a favorisé l’émergence ou l’intensification de menaces telles que les cyberattaques, la désinformation, les survols de drones, les ingérences étrangères et l’espionnage.
Ces actions hybrides, dont l’origine est difficile à déterminer mais qui sont supposément menées par des acteurs étatiques, se déroulent généralement sous le seuil de la violence. Elles pèsent pourtant sur les intérêts belges. « La guerre hybride est déjà une réalité quotidienne sur notre sol », soulignent les auteurs de la lettre.
Les représentants du personnel de la Sûreté estiment que le renseignement est « l’outil le plus agile pour y faire face », à condition, selon eux, de revoir en profondeur certaines pratiques.
### Revoir les méthodes de travail ?
Les syndicats affirment qu’il est essentiel de privilégier la qualité du renseignement plutôt que sa quantité. « La valeur ajoutée du renseignement réside dans la finesse de l’analyse et l’expertise humaine plutôt que dans l’accumulation massive de données ou d’effectifs non spécialisés », soulignent-ils.
Ils mettent ainsi en lumière un défi auquel sont confrontés de nombreux services, alors que les sources d’information et les volumes de données accessibles se multiplient.
Tandis que la course technologique est qualifiée d' »effrénée et perdue d’avance », la lettre préconise une réappropriation du terrain.
Les auteurs insistent sur la nécessité de redéployer des officiers spécialisés ainsi que de renforcer une capacité opérationnelle sur l’ensemble du territoire belge, « au plus près des réalités territoriales », pour « réduire nos points de vulnérabilité critiques ».
### La question non résolue du statut du personnel de renseignement
Cette réflexion s’accompagne d’une demande de reconnaissance, de revalorisation et d’harmonisation du statut des officiers de renseignement et de sécurité. Plus globalement, la question du régime de tous les travailleurs du renseignement en Belgique reste posée.
Lors de la précédente législature, le Conseil des ministres avait approuvé un projet visant à créer un statut administratif et financier unique pour le personnel des services. Cependant, cette uniformisation, conseillée par la commission d’enquête parlementaire après les attentats de 2016, n’a pas encore été mise en œuvre.
Ces dernières années, plusieurs mesures ont été prises pour renforcer les services de renseignement, qui ont vu leurs moyens et effectifs augmenter considérablement. La Sûreté de l’État compte aujourd’hui près de 1 000 collaborateurs, soit presque le double par rapport au début des années 2020.
Les outils légaux ont également été élargis, notamment pour permettre l’infiltration dans les environnements virtuels ou bientôt pour agir plus activement afin de contrer une menace.
### La Sûreté de l’État en transformation
Cependant, les représentants du personnel de la Sûreté estiment que les résultats des réformes et financements engagés ces dix dernières années restent « disparates ». « L’expérience post-attentats a démontré que l’abondance de financements alloués aux seules institutions centrales ne suffit pas », rédigent-ils, appelant le Premier ministre à ne pas considérer le renseignement comme « une simple administration ».
Cette lettre arrive à un moment marqué par des tensions au sein de l’institution. D’après des informations recueillies par la RTBF, un service externe de prévention et de protection a récemment élaboré un rapport sur le bien-être au travail, jugé « mauvais » par plusieurs sources.
Il semble que les transformations en cours à la Sûreté de l’État affectent le climat de travail. Depuis 2023, le service de renseignement applique un nouveau modèle d’investigation visant à centraliser et hiérarchiser les enquêtes sur des critères objectivables. En interne, son adéquation aux défis actuels est sujette à débat.
Par ailleurs, un nouveau système informatique a été mis en place. Malgré les efforts déployés, celui-ci continue de rencontrer des dysfonctionnements techniques, freinant la fluidité et suscitant des incertitudes quant à l’exécution de certaines tâches.
### Réactions
Interrogé, le cabinet du Premier ministre Bart De Wever n’a pas souhaité commenter la lettre signée par les représentants du personnel de la Sûreté de l’État. Quant à la ministre de la Justice, responsable de la Sûreté, Annelies Verlinden, elle a renvoyé aux réponses du service.
« Des investissements importants dans les capacités humaines et les moyens techniques, pour lesquels le service est reconnaissant, ont été consentis par les gouvernements précédent et actuel », indique la direction générale de la Sûreté de l’État en réponse aux questions de la RTBF. Cela a conduit, entre autres, à une « spécialisation accrue du personnel », estime-t-elle.
Elle rappelle avoir présenté l’année dernière un nouveau plan stratégique détaillant les ambitions du service pour les cinq prochaines années, intitulé « Un pilier dans un monde en pleine mutation ». « Un premier rapport d’avancement a été transmis la semaine dernière aux ministres concernés et au Comité R (Comité de contrôle des services de renseignement) », précise la Sûreté de l’État.
Quant au nouveau statut, il « prend effectivement plus de temps que prévu, mais il sera prochainement prêt à être soumis au Conseil des ministres ».
À propos de la mise en œuvre des changements, la direction souligne qu’il est de sa responsabilité « de maintenir le cap, y compris lorsque ces évolutions sont exigeantes et ont un impact significatif sur l’organisation et ses collaborateurs ». Elle reconnaît cependant que de tels changements « ne sont pas évidents pour les collaborateurs et peuvent être source d’incertitudes ».
La direction admet également que le nouveau système informatique « ne répond pas encore assez aux attentes de notre service », estimant que le déploiement des évolutions devrait progresser à un rythme plus soutenu.
« Les résultats de l’enquête relative au bien-être feront également l’objet d’un suivi sérieux et constructif », affirme la Sûreté de l’État.
Enfin, cette dernière se dit « ouverte à toute réflexion sérieuse et constructive concernant l’avenir du travail de renseignement et, plus largement, des services de renseignement ».

