Belgique

Le nazisme demeure-t-il une référence pour les extrêmes droites ?

Des saluts nazis ont été observés durant la cérémonie d’investiture de Donald Trump en 2025, témoignant de la montée de l’extrême droite et de ses idées en Europe et dans le monde. Selon Johann Chapoutot, le parti nazi n’a jamais été élu démocratiquement ou gagné d’élections, ayant accédé au pouvoir par une alliance avec la droite libérale autoritaire allemande.


Des salutations nazies lors de la cérémonie d’investiture de Donald Trump en 2025 à la résurgence des discours racistes, sexistes et antisémites, l’extrême droite et ses idées prennent de l’ampleur en Europe et dans le monde. Cette montée est accompagnée d’un retour à l’imagerie nazie, presque un siècle après l’accession de ce régime au pouvoir en Allemagne en 1933. Johann Chapoutot explique que ces références « participent d’un univers mental qui est celui […] de ceux qui se croient aujourd’hui les maîtres du monde et qui se réfèrent volontiers à des périodes de l’Histoire où ils identifient des dominations absolues de ceux qu’ils considèrent être précisément élus pour être les maîtres du monde ».

Cependant, Johann Chapoutot rappelle que le parti nazi n’a jamais été élu démocratiquement ni gagné d’élections. Son ascension s’est réellement opérée par un jeu d’alliances avec la droite libérale autoritaire allemande, désignée comme « extrême centre » par l’historien Pierre Cernin, pour qui la montée au pouvoir de la gauche était inconcevable, mais qui ne pouvait plus se maintenir au pouvoir démocratiquement. Johann Chapoutot explique : « Le calcul de ces gens-là a été, fin 1932, début 1933, de faire alliance avec l’extrême droite pour se maintenir au pouvoir, dans l’hypothèse que les nazis seraient au fond les intendants ou les domestiques ou les majordomes de leurs propres intérêts, ce qui n’a pas été le cas ».

Cette alliance s’est également construite autour des ennemis communs aux deux partis, à savoir « la gauche, les communistes, […] mais aussi les sociodémocrates, les syndicats, y compris les syndicats chrétiens, qui étaient pourtant très modérés, et qu’ils identifiaient tout uniformément au marxisme ».

Les deux partis partageaient aussi des électorats similaires, comprenant le patronat ainsi que la grande et moyenne bourgeoisie : « Ils avaient les mêmes mécènes également politiques, financiers avec l’industrie, la banque, l’assurance, les grands propriétaires terriens ». Enfin, Johann Chapoutot précise que les deux formations avaient une vision du monde semblable, une idéologie « à la fois nationaliste, mais aussi sociale darwiniste qui considérait qu’il y avait des gens qui étaient élus par la nature pour dominer, pour gouverner à la fois l’Allemagne et le monde ».

Dès les années 1930, selon Johann Chapoutôt, Hitler et le parti nazi cherchent à gagner les faveurs de la sphère économique des possédants qui les aident à accroître leur influence : « Hitler, […] s’est entouré de collaborateurs empressés, des journalistes économiques notamment, venus de la presse économique, […] qui ont mis au service des nazis leur carnet d’adresses, leurs compétences et leurs réseaux ». Lors d’un discours au club de l’industrie de Düsseldorf à la fin de janvier 1932, il déclare clairement qu’il y a une harmonie préétablie entre la vision du monde des patrons et celle des nazis. Il réitère également ses promesses de relance économique, notamment par l’armement.

Pour les nazis et leurs soutiens, la relance économique pouvait se passer de la démocratie : « Ces théoriciens qui disaient déjà que la primauté ou la préséance des objectifs économiques de profit pouvaient amener, de manière tout à fait logique et justifiée, à écarter le processus démocratique, si celui-ci n’était pas performant ou si celui-ci n’était pas conforme à ses impératifs de profit ». Johann Chapoutot établit un parallèle clair avec certains discours actuels : « Peter Thiel […] a clairement dit qu’il voyait désormais une incompatibilité entre le capitalisme de profit, de prédation et de profit, et puis la démocratie, puisqu’encore une fois, le danger de la démocratie, c’est que parfois les gens votent, et parfois les gens votent dans des directions contraires à celles du capital », tout comme ce qui peut être observé lors des dîners de Marine Le Pen ou Jordan Bardella avec le Medef.

Il souligne aussi les similitudes entre la sphère médiatique allemande de 1933 et celle de certains pays européens en 2026 : « Je vois dans le système français notamment, […] un appareil médiatico-économique très explicitement mis au service de l’extrême droite […], comme l’avait fait d’ailleurs l’empire médiatique de Hugenberg, en Allemagne à l’époque, […] nous avons aujourd’hui des avatars tels que Berlusconi en Italie et Murdoch, sans oublier Bolloré en France. On constate une nazification de l’espace public avec une mise en avant des thématiques, des thèses, des textes et des termes de l’extrême droite pour élever cette extrême droite au pouvoir ».

Johann Chapoutot refuse cependant de parler de « retour du fascisme », une expression qu’il considère comme fataliste, préférant utiliser le terme « récidive » emprunté au philosophe Michaël Foessel. Pour lui, l’accès au pouvoir de l’extrême droite n’est pas acquis, et même là où elle est au pouvoir, elle montre ses limites, y compris sur le plan économique : « Le mythe Meloni d’une réussite économique italienne est très largement invalidé par des analyses sérieuses. Je pense notamment au travail très important que fait le correspondant du Monde en Italie, Allan Kaval, qui a publié de nombreuses enquêtes montrant que la pseudo-réussite économique de Meloni est en réalité sous perfusion de crédit européen ». Pour Johann Chapoutot, retracer l’histoire du nazisme montre que leur arrivée au pouvoir n’a rien d’inéluctable : « C’est une des leçons de l’Histoire, de cette période de 1932-1933. Cette leçon-là, elle contredit l’idée de fatalité, de victoire inéluctable, etc. Elle démontre au contraire que l’intelligence citoyenne et la résistance citoyenne permettent de montrer que les extrêmes droites promeuvent toujours les intérêts des dominants, prétendant travailler pour le peuple alors que ce n’est pas le cas ».

► Écoutez ci-dessus l’intégralité de cette interview dans le podcast des Couleurs de l’Info.