Huit enseignants dénoncent leur ras-le-bol sur notre métier.
Les enseignants se mobilisent contre les réformes menées par la Fédération Wallonie-Bruxelles, et les discours sur leurs actions se multiplient. Sylvain, ancien juriste reconverti dans l’enseignement, déclare que « la profession d’enseignant est très mal vue » et qu’ils sont souvent perçus comme des « profiteurs ».
Alors que les enseignants s’opposent aux réformes de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les opinions en faveur ou contre leurs actions se multiplient. Il s’agit d’un phénomène constant dans le domaine de l’éducation : tout le monde semble avoir un avis sur ce métier.
Cependant, l’image que la société véhicule à propos des enseignants est plutôt négative : ils sont perçus comme des personnes peu actives, profitant de nombreuses vacances, souvent jugés comme paresseux.
Pour Sylvain, un ancien juriste devenu enseignant, cette perception peut en partie expliquer le manque d’attractivité du secteur : « La profession d’enseignant est très mal vue. On est vus comme des profiteurs, on ne fait pas grand-chose, on est en congé tout le temps. Mais qui a envie d’être dans une profession où vos voisins, votre famille, vos amis vont – dès que vous parlez de votre métier – vous dire qu’en fait, ‘oui, mais vous ne bossez pas beaucoup quand même.’ […] En fait, on n’a pas de reconnaissance. Et donc, ça ne donne pas envie, simplement. Aujourd’hui, ce n’est pas normal qu’être expert fiscaliste soit plus reconnu qu’être enseignant. »
Johan, professeur de mathématiques à Liège, partage cet avis : « On demande à tout le monde de donner son avis sur notre métier. Et on leur donne la parole. Et en fait, tout le monde connaît un professeur. Tout le monde a peut-être eu un professeur qui a posé problème. Et on ne regarde que la pointe de l’iceberg. Donc, pour les jeunes qui commencent, ils sont baignés dans ce storytelling du prof fainéant, du Monsieur Mégot. […] On a cette image négative de l’enseignant et de l’enseignante et ça crée une pénurie. L’incertitude, plus le regard négatif de toute une société, des gens, des parents qui parfois ont des problèmes avec des enseignants. Quand un enseignant pose problème, ce qu’on ne voit pas ce sont les 99 autres autour qui, eux, font un job formidable. »
Plus largement, Johanne, enseignante à Verviers, identifie un problème sociétal lié aux valeurs que nous valorisons, souvent axées sur la profitabilité : « Je pense que c’est une évolution de la société qui va vers une dévalorisation du non-marchand. Donc l’enseignement est considéré comme n’ayant pas de valeur ajoutée. Et on se retrouve dans ce groupe, comme la culture, comme peut-être parfois la formation, où il n’y a pas nécessairement de plus-value monétaire. C’est cette évolution que je déplore et je pense que l’enseignement doit lutter contre ça. »
La perception négative des enseignants a été ravivée lorsque la ministre Valérie Glatigny a proposé d’augmenter la charge horaire « face à la classe » des enseignants du secondaire supérieur de deux heures par semaine. Pour les enseignants, cette décision alimente l’idée qu’ils ne travaillent pas à temps plein : à salaire égal, le gouvernement semble à l’aise d’augmenter leur charge de travail de 10%. « Ce que je déplore vraiment, c’est une fois de plus la manipulation de l’opinion publique. Les politiciens savent très bien qu’il ne s’agit pas de deux fois 50 minutes. Ils savent qu’il y a de la coordination, du suivi des élèves, le contact avec les parents, que tout cela fait partie de nos responsabilités. Ils le savent, mais il y a une manipulation », déplore Aurélie, prof de français à Ixelles.
Dans la réalité, la charge de travail pour dispenser ces deux fois 50 minutes de cours est en réalité bien plus conséquente, car il faut préparer le contenu, gérer des élèves supplémentaires, leurs bulletins et corriger leurs évaluations, entre autres. « Pour moi, deux fois 50 minutes ‘face à la classe’, ça représente environ cinq heures de travail au total », précise Yannick, professeur de sciences. Cet ancien ingénieur compare la charge de travail de son ancienne carrière à celle de son métier actuel de professeur. Le constat est sans appel : « En étant à trois quarts de temps dans l’enseignement, je travaille plus qu’à temps plein dans le privé comme ingénieur projet. »
La vie d’un enseignant comprend le temps passé en classe, mais aussi le temps dédié aux corrections, aux conseils de classe, à la préparation des leçons, au travail collaboratif avec ses collègues, ainsi qu’à l’accompagnement et au contact avec les élèves. Ce dernier aspect prend de plus en plus d’importance, souligne France, professeure de français et d’Histoire : « On entend souvent dans les médias que la santé mentale des jeunes est un énorme problème. Je le vis actuellement avec plusieurs élèves, et je passe presque toutes mes récréations en entretiens individuels, pour essayer de les rassurer, de leur donner des conseils, de les encadrer, même si là je fais un travail d’assistante sociale, de psychologue. On doit être un petit peu tout ça. Et d’ailleurs, quand des années après, vous recevez de temps en temps un petit message de quelqu’un qui a aujourd’hui 30 ans et qui vous envoie un merci, vous réalisez que ces échanges ont eu un impact. C’est aussi cela qui nous passionne et qui parfois nous rend en colère par rapport à l’image que nous avons. »
► Découvrez aussi l’avis des enseignants sur le Pacte d’excellence en écoutant l’intégralité du podcast des Clés dans le player ci-dessus ou sur Auvio.

