Belgique

Hantavirus, Ebola, rougeole : la désinformation sanitaire en Europe.

1. En Allemagne, certaines publications désignaient même l’Ukraine comme foyer d’origine du virus.
2. En Europe, 7600 cas ont été recensés dans l’Union européenne en 2025, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC).


Lorsque plusieurs cas de hantavirus ont été détectés ce printemps à bord du MV Hondius, un scénario familier s’est immédiatement remis en marche. Dès les premières semaines, sur les réseaux sociaux, les rumeurs ont précédé les faits. Théories du complot, fausses alertes sur de futurs confinements, prétendus remèdes miracles et images générées par intelligence artificielle présentées comme authentiques ont envahi les plateformes.

Les réseaux sociaux se sont embrasés selon un schéma désormais familier. Les mêmes théories, les mêmes schèmes narratifs que durant la pandémie de Covid-19, comme si la mémoire collective avait gardé en réserve tout un arsenal rhétorique, prêt à l’emploi.

L’Observatoire européen des médias numériques a documenté une désinformation massive : craintes de confinements imminents, rumeurs de campagnes de vaccination forcée, accusations contre l’industrie pharmaceutique d’avoir créé l’épidémie, images générées par intelligence artificielle présentées comme authentiques. En Allemagne, certaines publications désignaient même l’Ukraine comme foyer d’origine du virus.

Partout, l’ivermectine, ce médicament antiparasitaire déjà érigé en symbole durant le Covid, resurgissait comme remède miracle. L’OMS avait beau rappeler, le 7 mai, que le hantavirus ne représentait aucun risque comparable au Covid-19 et ne menaçait pas de devenir une pandémie mondiale, rien n’y faisait. « Le filtre Covid » avait déjà tout coloré.

### Le virus de la peur voyage plus vite que la maladie

Puis est venu l’Ebola. L’OMS a déclaré une urgence sanitaire en République démocratique du Congo et en Ouganda. Et avec elle, une nouvelle vague de méfiance.

Dans la région congolaise de l’Ituri, un habitant sur trois considère encore qu’Ebola n’existe pas réellement, rapporte l’ONG ActionAid. La conséquence est immédiate. Les personnes exposées hésitent davantage à consulter, les comportements à risque persistent et les campagnes de prévention perdent en efficacité. La désinformation ne menace pas seulement la qualité du débat public, elle peut aussi coûter des vies.

Cependant, quelque chose cloche dans le tableau médiatique mondial. Si le hantavirus a occupé une place importante dans l’actualité, la rougeole, elle, passe sous les radars. Au Bangladesh, une épidémie a pourtant tué des centaines d’enfants dans une relative indifférence médiatique.

Or, la rougeole n’est pas un problème lointain. En Europe, 7 600 cas ont été recensés dans l’Union européenne en 2025, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC). Les quatre premiers mois de l’année ont ajouté 451 cas supplémentaires à ce bilan sanitaire.

L’Agence européenne des médicaments pointe une cause bien connue : la baisse de la couverture vaccinale alimentée par les fausses informations. Le mythe selon lequel le vaccin Rougeole-Oreillons-Rubéole provoquerait l’autisme, pourtant réfuté depuis des décennies, continue de prospérer et d’influencer certaines décisions parentales.

### L’Europe face à une menace devenue permanente

Le changement est suffisamment profond pour avoir gagné les conclusions du dernier Conseil européen. Les Vingt-Sept y évoquent la flambée d’Ebola en Afrique centrale, mais aussi les enseignements tirés de la crise du hantavirus. Ils rappellent l’importance d’une gouvernance mondiale de la santé robuste et vantent les mécanismes de coordination de l’Union. En filigrane, une prise de conscience s’impose : à l’ère des réseaux sociaux, une crise sanitaire ne se gère plus uniquement avec des vaccins, des laboratoires et des stocks de médicaments. Elle se joue aussi sur le terrain de l’information et de la confiance.

Face à cette menace, l’Europe est progressivement passée d’une logique de réaction à une logique de prévention. Dans plusieurs États membres, des dispositifs spécifiques ont vu le jour. En France, par exemple, le « canal détox » corrige en temps réel les fausses informations circulant sur les questions de santé.

À l’échelle globale, l’Union européenne a mis en place une stratégie à plusieurs niveaux.

La première consiste à mieux encadrer les plateformes numériques. La Commission européenne a renforcé son code européen de bonnes pratiques contre la désinformation, et l’entrée en vigueur du Digital Services Act (DSA) impose aux grandes plateformes davantage de transparence et de responsabilités dans la lutte contre les contenus trompeurs.

Les institutions européennes considèrent désormais la désinformation sanitaire comme un risque à part entière pour la santé publique. Certaines campagnes sont d’ailleurs attribuées à des acteurs étrangers cherchant à exploiter les fragilités des démocraties européennes. La Commission a ainsi pointé du doigt le rôle de la Russie et de la Chine dans certaines opérations observées depuis la pandémie de Covid-19.

La deuxième dimension de cette réponse est scientifique. L’Agence européenne des médicaments a annoncé la création d’un groupe consultatif chargé d’étudier l’hésitation vaccinale et de proposer des solutions pour renforcer la confiance du public. De son côté, l’ECDC publie régulièrement des analyses destinées à déconstruire les fausses informations sur les vaccins et les maladies infectieuses.

Mais plusieurs experts estiment que corriger les fausses affirmations ne suffit pas.

### Au-delà du fact-checking, apprendre à comprendre la science

Pour Doan Vu Duc, doctorant en philosophie des sciences à l’université de Namur, spécialiste des pseudosciences, le problème est souvent mal posé.

« L’idée ne paraît pas totalement absurde », reconnaît le chercheur à propos des dispositifs de correction de l’information. Mais il pointe un présupposé problématique : celui selon lequel les gens adhèrent aux pseudosciences parce qu’ils manqueraient de connaissances scientifiques. « Bourrer le crâne de contenus », ne serait pas la bonne réponse. « À la place de devoir fournir plus de connaissances aux gens, on devrait plutôt leur permettre de comprendre comment fonctionne la nature même de la science, comment reconnaître un discours fiable, qu’est-ce qui fait une bonne justification dans un contexte scientifique. »

La nuance est importante. Il ne s’agit pas de refuser l’information, mais de changer d’approche : plutôt que d’imposer des vérités toutes faites, apprendre aux citoyens à juger par eux-mêmes.

À Bruxelles, cette philosophie inspire déjà certaines initiatives. Le projet Doubt My Sciences, financé par Innoviris et porté en collaboration avec l’ULB, intervient dans les écoles secondaires pour expliquer aux élèves comment fonctionne réellement la démarche scientifique. L’objectif n’est pas de leur demander de croire les scientifiques sur parole, mais de leur montrer comment se construisent les connaissances, comment les hypothèses sont testées, corrigées, parfois abandonnées.

« Il faut admettre que la science est en constante évolution, que des théories en remplacent d’autres, que le paysage scientifique actuel ne ressemble pas du tout au paysage scientifique d’il y a un siècle », rappelle Doan Vu Duc. La force de la démarche scientifique réside précisément dans cette capacité à se remettre en question et à se corriger. Faire comprendre ce mécanisme aux jeunes constitue peut-être le meilleur vaccin contre les pseudosciences.

### Une crise de confiance qui dépasse la santé

Le problème est structurel. Une enquête Pew Research publiée il y a quelques semaines révèle que la moitié des Américains de moins de 50 ans s’informent sur la santé auprès d’influenceurs et de podcasts.

Le rapport du Parlement européen de 2024 brosse un tableau similaire pour le Vieux Continent : influenceurs bien-être, marques lifestyle, médecines alternatives, autant de sources qui rivalisent avec les autorités sanitaires dans l’espace numérique, souvent avec davantage de charisme.

Kate O’Brien, directrice du département vaccination à l’OMS, l’a dit sans détour dans une lettre ouverte publiée en septembre dernier : « La mésinformation et la désinformation voyagent plus vite et plus loin que la vérité. » Les conséquences sont concrètes : déclin de la couverture vaccinale, recrudescence de maladies éradiquées, méfiance institutionnelle qui s’étend bien au-delà de la santé.

Cinq ans après le Covid-19, l’Observatoire européen de la santé constate que les populations les plus vulnérables restent les plus exposées. Les personnes disposant d’un faible niveau de connaissance en santé, ou nourrissant déjà une défiance envers les institutions, sont davantage touchées par les fausses informations. Les inégalités face à l’infodémie reproduisent et amplifient les inégalités sociales.

### La prochaine pandémie sera aussi informationnelle

Les études européennes convergent sur un point : la correction des fausses informations reste nécessaire, mais elle demeure largement réactive. Une rumeur peut être démentie aujourd’hui et réapparaître demain sous une autre forme.

La véritable résilience passe donc par l’éducation, la culture scientifique et le développement de l’esprit critique. Autrement dit, apprendre aux citoyens à évaluer eux-mêmes la crédibilité d’une source avant de partager une information.

Dans une époque où une vidéo virale peut atteindre des millions de personnes en quelques heures, la désinformation sanitaire n’est plus seulement un problème de communication. Elle est devenue un enjeu central de santé publique.

Pour l’Europe, le défi consiste désormais à trouver l’équilibre entre régulation, information et éducation. Car les prochaines crises sanitaires ne se joueront pas uniquement dans les hôpitaux ou les laboratoires. Elles se joueront aussi sur les écrans. Et bien souvent, avant l’arrivée du virus.