Belgique

Geneviève Damas rend hommage à son professeur de français : « Vous m’avez conduite là où je ne pouvais aller par moi-même »

Monsieur Lits,

Il est possible que vous ne vous souveniez pas de moi, parmi tous les élèves que vous avez eus. J’ai été l’un de vos derniers étudiants en français, en sixième humanités. Lorsque vous êtes entré pour la première fois dans notre classe, votre style vestimentaire n’était pas celui que l’on aurait pu attendre d’un professeur. Vous ne portiez ni les docksides à la mode, ni une veste de marque, mais un simple cardigan bleu, assorti à votre chemise et votre pantalon. Vos lunettes ajoutaient une touche de sérieux à votre allure.

Dès le début, vous avez annoncé : « Cette année, nous lirons beaucoup ». Vous avez tenu cette promesse, nous faisant découvrir des œuvres telles que Thérèse Desqueyroux, Madame Bovary, les discours du Général de Gaulle, l’Introduction à la Psychanalyse, et même En attendant Godot. Vous avez consacré un mois à Proust, évoquant l’expression « faire Catleya » pour désigner l’amour. Si vous trouviez cela intéressant, nous, nous avions du mal à prendre cela au sérieux, en riant de ce terme.

Vous avez affirmé que ce cours était destiné à éveiller au moins un élève à la lecture de toute la Recherche. Cette déclaration a provoqué des rires dans la classe. Vous nous avez également emmenés au théâtre et avez organisé un ciné-club, tout en nous faisant découvrir la culture russe lors d’un voyage en URSS. Tandis que d’autres classes profitaient du soleil italien, nous avons affronté le froid de Saint-Pétersbourg, où les températures descendaient à moins 10 degrés. Vous insistiez sur l’importance de comprendre ce qui se passait derrière le rideau de fer, soulignant la richesse de la culture russe et la nécessité d’appréhender le communisme.

Nous avons visité des lieux emblématiques tels que le Palais d’Hiver, la Neva avec ses ponts levants, le Bolchoï, le Cirque de Moscou, le métro et la Place Rouge. Votre calme et votre bienveillance étaient remarquables ; vous ne vous fâchiez jamais. Quand on me demandait ce que je pensais de vous, je n’avais pas de réponse précise.

À la fin de l’année, vous m’avez offert deux livres : La Comtesse des digues de Marie Gevers et La Place d’Annie Ernaux. En entrant au Conservatoire, j’ai voulu lire La Recherche, et j’ai été immédiatement captivée par sa beauté, ses thèmes sur l’art, l’amour et le temps. Lors d’un dîner, un jeune homme prétendait avoir lu Proust, mais je lui ai rétorqué : « Tu ne peux pas dire que tu as lu Proust ».

Quelques mois plus tard, je vous ai croisé et, avec une certaine audace, je vous ai déclaré : « Proust, c’est moi ». Votre réaction m’a surprise, et par la suite, j’ai évité de vous croiser. Cependant, j’ai fini par réaliser l’ampleur de votre enseignement. Vous m’avez guidée vers des horizons que je n’aurais jamais explorés seule, avec passion et exigence.

Je n’avais pas besoin de conseils pour des films comme Pretty Woman ou pour écouter Alphaville, mais pour plonger dans l’univers de Flaubert, Mauriac, Proust, Beckett, Gevers et Ernaux, c’était une autre affaire. Vous nous avez donné confiance, du temps, et bien plus que les heures de cours requises. Vous avez organisé des sorties, préparé des événements, écouté nos préoccupations, corrigé nos travaux, rencontré nos parents, et même récupéré des élèves qui avaient fugué sur la Place Rouge.

Si vous ne m’aviez pas offert ces deux livres d’autrices, il est probable que je n’aurais jamais trouvé la légitimité d’écrire. Pour tout cela, Monsieur Lits, je vous remercie sincèrement. Et encore une fois, je le répète : Proust, c’est moi.

Geneviève Damas