Belgique

Enquête sur des violences policières présumées à Marchienne-au-Pont

Yassin, un jeune homme de 20 ans, a subi des blessures après avoir été immobilisé et frappé par des policiers lors d’un contrôle à la station métro De Cartier à Marchienne le dimanche 3 mai. Un procès-verbal de rébellion a été dressé à l’encontre de Yassin par un agent à la suite de cet incident.


Que s’est-il passé à la station de métro De Cartier à Marchienne dimanche 3 mai ? Cinq jours après l’incident, Yassin, un jeune homme de 20 ans, nous raconte sa version des faits avec un visage encore très tuméfié. Il a perdu une dent et son œil droit peine à s’ouvrir. Il nous montre également son téléphone totalement brisé.

Yassin, qui souffre d’un retard mental, nous rejoint sur les lieux et mime la scène. « Je suis choqué et dégoûté », commence-t-il. Il explique que trois agents lui ont demandé sa carte d’identité après l’avoir interrogé sur son « attitude » jugée suspecte.

Yassin leur aurait indiqué qu’il était malade et qu’il n’avait pas pris son médicament. « Je ne me drogue pas, je ne bois pas et je ne fume pas. J’ai d’abord tendu ma carte d’identité à leur demande, puis j’ai voulu prendre un papier dans ma sacoche pour prouver que je suis malade », raconte-t-il, en sortant une attestation psychiatrique. « Ils m’ont demandé de retirer ma main. Je l’ai fait, puis je l’ai remise. Je voulais montrer mon papier », poursuit-il. Son frère, Walid, précise : « C’est typique d’une situation où il a voulu se rassurer en montrant qu’il n’avait rien fait de mal. Mon frère n’arrive pas à gérer ce genre de stress. Il est TDAH de type mixte, souffre d’un retard mental et est très vulnérable sur le plan émotionnel. » Après avoir demandé à Yassin de retirer sa main de la sacoche à trois reprises, un policier l’aurait violemment immobilisé avant de lui porter des coups.

« On m’a mis les menottes, plaqué au sol, puis donné des coups de poing. Un peu plus tard, en me dirigeant vers l’escalator pour remonter vers la voiture de police, j’ai reçu deux autres coups. Moi, je criais que j’étais malade et je pleurais. Le policier me répondait à chaque fois ‘ta gueule' », déclare-t-il.

La mère de Yassin a déposé une plainte avec constitution de partie civile. « Le jour de l’incident, on m’a appelé pour m’annoncer qu’il avait fallu appeler l’ambulance. Je voulais des explications claires, mais on ne m’en donnait pas. Je me suis emportée, effondrée de voir mon fils dans cet état. » Elle précise : « Nous avons été très bien accueillis et accompagnés pour déposer la plainte le lendemain matin. »

Yassin n’a pas été placé en cellule et a été relâché immédiatement. « On m’a dit que si Yassin était handicapé, il n’avait qu’à rester chez lui », assure sa mère, en arrêt de travail depuis les faits et visiblement abattue. « On est en Belgique, pas aux États-Unis… Je ne comprends pas comment on a pu en arriver là. […] Jamais mon fils n’a eu de problème avec la police. Au contraire, c’est toujours lui qui s’est fait harceler à l’école. J’ai toujours eu confiance en la police. Je suis dégoûtée. »

Yassin, silencieux, observe son frère Walid qui poursuit la discussion : « Ce que nous dénonçons, c’est que mon frère se soit fait rouer de coups alors qu’il était déjà immobilisé. […] En 2026 ! Je ne conteste même pas le contrôle, bien que mon frère n’avait rien à se reprocher. Mais le violenter… Je suis révolté et déçu. »

Le parquet de Charleroi confirme l’ouverture d’une enquête. En l’absence de témoin direct, les images des caméras de surveillance présentes dans la station devraient être déterminantes. Selon nos informations, ces dernières ont été saisies par le parquet pour être exploitées.

« Dans ce genre de dossiers, on constate qu’il y a deux éléments principaux qui sont déterminants pour parvenir à une vérité judiciaire : il y a d’abord l’existence d’images. C’est le cas ici et c’est une bonne chose. L’autre élément, ce sont les certificats médicaux qui peuvent attester de la réalité des blessures et des coups quand il y en a, et c’est aussi le cas ici », analyse Pierre-Arnaud Perrouty, directeur de la Ligue des droits humains. « Ceci pour permettre de déterminer si la violence policière est légitime ou non. Mais il faut toujours prendre au sérieux le fait qu’il y ait une victime. »

Nous avons consulté plusieurs rapports médicaux (urgences, médecin, dentiste…) confirmant les blessures et lésions constatées, suggérant que des coups pourraient être à l’origine de certaines d’entre elles.

L’usage de la force par la police est autorisé, mais dans des circonstances précises et strictement encadrées par la loi. « Il y a plusieurs conditions, notamment une condition de nécessité, c’est-à-dire que cette force doit être nécessaire pour poursuivre un objectif légitime. Ensuite, l’usage de la force doit être proportionné. Donc juste ce qui est nécessaire pour éventuellement calmer et contenir une personne. »

« Sur la base des photos qu’on peut voir de cette personne, à moins qu’elle ait opposé une résistance très féroce, on ne comprend pas très bien ce qui a nécessité l’usage d’une telle violence pour procéder à un contrôle ou à une arrestation », poursuit Pierre-Arnaud Perrouty, sous réserve des conclusions de l’enquête.

Des coups ont-ils été portés par des policiers ? Si oui, l’usage de la force était-il justifié et proportionné ? La juge d’instruction devra déterminer s’il existe des charges suffisantes à l’encontre d’un ou plusieurs policiers.

De son côté, la zone de police de Charleroi se refuse à tout commentaire tant que l’enquête est en cours. Selon nos informations, un procès-verbal de rébellion a été dressé à l’encontre de Yassin par un agent à la suite du contrôle. Ce dernier sera transmis au parquet.

À l’issue de l’enquête, plusieurs scénarios sont possibles. Le dossier peut être renvoyé devant une juridiction pénale — généralement le tribunal correctionnel — si des infractions sont retenues. À l’inverse, la chambre du conseil peut également prononcer un non-lieu si les éléments sont jugés insuffisants.

Parallèlement à l’enquête judiciaire, le dossier peut aussi faire l’objet d’un examen par le Comité P, l’organe externe chargé du contrôle des services de police. Celui-ci peut enquêter sur d’éventuels dysfonctionnements, manquements ou violences policières présumées, mais il ne dispose pas lui-même d’un pouvoir de sanction pénale ou disciplinaire.

Enfin, indépendamment du volet pénal, une procédure disciplinaire interne peut être ouverte au sein de la zone de police de Charleroi, mais selon nos informations, ce n’est pas le cas pour l’instant. Ce type de procédure peut aboutir, le cas échéant, à des sanctions administratives ou disciplinaires à l’encontre des policiers concernés, incluant des licenciements.