Engouement pour la course à pied : « Courir, un geste gratuit »
Camille, Céline, Maurice, Julien et Eléa, âgés de 26 à 46 ans, pratiquent assidûment la course à pied comme près de 3 millions de Belges. Matthieu Peltier, fondateur du portail B Trail et professeur de philosophie en Haute école, affirme que « quand on demande aux coureurs pourquoi ils courent, ils ont du mal à répondre parce que ça n’a rien d’utile la course à pied ».
Camille, Céline, Maurice, Julien et Eléa, âgés de 26 à 46 ans, partagent un point commun : ils s’adonnent assidûment à la course à pied, comme près de 3 millions de Belges aujourd’hui.
Plusieurs raisons les motivent :
– « Moi ça me permet de me vider la tête, de déstresser après une journée de boulot, penser à autre chose et puis, me fixer des objectifs, voir jusqu’où je peux aller. »
– « Je pense que c’est surtout le fait d’être dans un espace ouvert, de se retrouver fin de journée avec des gens et de se changer les idées et de progresser tous ensemble. »
– « Moi j’ai commencé en douceur, 20 km et puis 40 et puis on y va crescendo. Le corps trinque mais je fonctionne au mental. C’est une aventure en fait. »
– « Je trouve que c’est un sport facilement accessible. Il n’y a pas besoin de matériel ou d’infrastructure spécifique. Il suffit d’enfiler ses baskets et on peut sortir faire son sport. »
Comme la plupart des passionnés de running, ils ont débuté modestement avec un petit jogging le week-end, avant de se lancer dans des défis plus ambitieux comme des marathons et des trails, une discipline en plein essor. Ils parcourent de plus en plus de kilomètres, parfois des dizaines, voire des centaines.
Pourquoi un tel engouement et d’où vient ce besoin pour bon nombre de joggeurs ?
« C’est essentiel de mieux comprendre la préhistoire, de savoir d’où on vient car ça peut nous inspirer aujourd’hui. »
En 2011, le Slate Magazine se demandait : « L’Homme s’est-il levé pour courir après ses proies ? » L’article parlait de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs qui, selon certains biologistes de l’évolution, auraient pratiqué la chasse à l’épuisement grâce à leur capacité de course d’endurance.
Sommes-nous donc encore des chasseurs-cueilleurs, animés par un besoin irrépressible de multiplier les foulées ? Selon Veerle Rots, préhistorienne et directrice de recherche au FNRS à l’ULiège, « le besoin de courir n’émane pas particulièrement de la préhistoire. Ça émane plutôt du fait que ça nous caractérise comme espèce humaine. Nous avons été chasseurs-cueilleurs pendant une très grande partie de notre histoire et donc, nous avons longtemps eu un mode de vie mobile. Et nous avons dû être mobiles aussi pour chasser. Mais la chasse à l’épuisement est un exemple de stratégie de chasse parmi d’autres. »
L’être humain n’est pas la seule espèce vivante caractérisée par la mobilité. « Les animaux aussi sont mobiles mais l’histoire de l’être humain a été marquée par l’industrialisation et, graduellement, on a de moins en moins bougé. Et aujourd’hui on est particulièrement sédentaire. C’est pour ça sans doute que maintenant, on a besoin de retrouver cette énergie accessible à travers le mouvement. Donc, je pense que le besoin de courir n’est pas à ce point ancré dans notre ADN mais le fait d’être mobile oui ! »
### Un corps particulièrement bien conçu pour la course à pied
Si le besoin de courir n’est pas inscrit dans notre ADN, notre corps est par ailleurs étonnamment bien conçu pour la course à pied, non pas tant pour sprinter comme un guépard mais surtout pour courir longtemps. Nous disposons en effet de plusieurs caractéristiques anatomiques et physiologiques qui font de nous d’excellents coureurs d’endurance.
« Le corps humain a cette capacité, d’un point de vue biomécanique, à produire le mouvement mais il a aussi une grande capacité en termes d’adaptation et notamment, d’adaptation cardiaque, » révèle Didier Maquet, professeur à l’ULiège au département des Sciences de l’activité physique et de la réhabilitation. « Le cœur va devenir plus performant, il va se développer, augmenter son volume d’éjection. Il va ensuite s’adapter au niveau du muscle, qui lui, va s’hypertrophier. Il faut aussi souligner la capacité d’autorégulation de la température corporelle. C’est l’aspect extraordinaire et passionnant du corps humain finalement. »
Parmi les nombreux effets bénéfiques de la course à pied sur l’ensemble de l’organisme, il y a aussi cette incroyable sensation de bien-être ressentie foulée après foulée par un très grand nombre de coureurs. « Quand on se met en mouvement, on active toute une série de systèmes au niveau cardio-respiratoire et vasculaire mais aussi au niveau hormonal évidemment. Et il y a des hormones dites du bien-être, la dopamine et les endorphines, qui vont notamment permettre de lutter contre la douleur. Il s’agit aussi en quelque sorte d’hormones de la récompense. On parle parfois de l’ivresse du coureur qui ressent un bien-être caractéristique pendant et après l’activité physique, et qui ressent alors non seulement l’envie mais aussi le besoin de reproduire cette même activité, » explique encore Didier Maquet.
### Pourquoi l’Homo sapiens du XXI siècle court-il ? Et après quoi court-il ?
Les bienfaits pour la santé, certes nombreux, générés par la course à pied, ne constituent pas la seule source de motivation pour ces très nombreux joggeurs, qui allongent toujours plus les distances parcourues. Mais alors, pourquoi se lancer dans une course de 40 km ou un trail de 160 km ? Pourquoi s’infliger pareil effort ?
Pour tenter de répondre à ces questions, prenons l’avis de Matthieu Peltier. Lui aussi connaît l’ivresse du coureur. Il pratiquerait très certainement la chasse à l’épuisement ! Il fait de la course à pied depuis une dizaine d’années. C’est un adepte du trail et de l’ultra trail. Fondateur du portail B Trail, il est également professeur de philosophie en Haute école.
« Quand on demande aux coureurs pourquoi ils courent, ils ont du mal à répondre parce que ça n’a rien d’utile la course à pied, » signale Matthieu Peltier. « Bien sûr, il y a des effets bénéfiques pour la santé et le corps, mais il y a quelque chose de gratuit dans la course à pied. Quelque chose qui ne peut pas être réduit à de l’utilité. Et c’est d’ailleurs quelque chose de très beau car, à l’heure où l’IA est en train de nous remplacer petit à petit, dans beaucoup de domaines, elle ne nous remplacera jamais dans la course à pied parce qu’on ne court pas pour quelque chose. On ne doit pas analyser ça sous l’angle utilitariste. Ne cherchez pas de ce côté-là. C’est un acte qui fait qu’on se sent vivant, une expérience à vivre et c’est ça peut-être la récompense. Mais une récompense qui ne sert à rien d’autre qu’elle-même. »
« On pourrait dire que c’est un peu une métaphore de la vie. »
Matthieu Peltier souligne volontiers le côté absurde de la course à pied, à l’image de la vie : « Quand on court, on part d’un point A pour finalement revenir à ce même point A. On pourrait dire que c’est un peu une métaphore de la vie. Il y a quelque chose d’absurde aussi dans la vie. On se donne beaucoup de mal pour, finalement, mourir. Et vis-à-vis de cette vie un peu absurde, l’attitude du coureur c’est peut-être de défier cette force inéluctable de l’apesanteur qui nous ramène au sol et qui plus tard, nous amènera à la tombe. Quand on court, on défie un peu tout ça. »
Défier la mort et performer. La course à pied n’échappe pas à l’hyper connexion qui caractérise notre époque. Les joggeurs sont très nombreux à être dotés d’une montre connectée qui leur permet de mesurer leur temps mais aussi leurs performances. Cette hyper connexion n’enlève-t-elle pas un peu le bénéfice initial de la course à pied ? « Moi j’ai quand même été stimulé par la performance. Mais je pense que c’est positif quand c’est un moyen. Quand c’est l’argument qui va vous faire sortir. Moi j’aime bien l’idée que tout ce qui me fait mettre mes baskets c’est à prendre. Mais quand la performance devient l’unique objectif, c’est problématique parce qu’on peut alors commencer à mal vivre un échec, connaître une forme de burn-out sportif. La performance doit surtout être vis-à-vis de vous-même. Et il y a des gens qui dépensent aussi des fortunes en équipement. La beauté de ce sport c’est que ça demande très peu de moyens. Il n’est pas nécessaire de porter 3000 euros sur soi pour être un bon coureur, » conclut Matthieu Peltier.

