« Contamination des sols wallons au cadmium : ‘On ne travaille pas pour empoisonner les gens' »
À Trooz, le versant escarpé de La Rochette montre un sol saturé de métaux lourds après un siècle et demi d’industrie. En 2023, une étude de l’ISSeP a révélé que 95% des enfants wallons testés avaient du cadmium dans leurs urines, mais seulement 0.5% d’entre eux avaient des concentrations en cadmium considérées comme dangereuses.
Depuis la route, le paysage attire le regard : la colline est rouge. À Trooz, face à l’ancien site métallurgique de Prayon, le flanc abrupt de La Rochette présente un aspect dénudé et rocailleux, sans arbres. Ce relief montre un sol saturé de métaux lourds après un siècle et demi d’activité industrielle. Les rares plantes qui survivent sur cette pelouse clairsemée prennent une teinte rouge brique, révélant ainsi la pollution souterraine de cette vallée liégeoise.
De l’autre côté de la colline, à Olne, se trouve la ferme biologique de Frédéric Bronne et Jérôme Debruxelles, installés depuis 2015. Pour eux, les métaux lourds ne sont pas un souci. Cependant, en 2021, un contrôle de l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) de leur production de chou frisé a mis en évidence une concentration excessive de cadmium, un métal lourd cancérigène. « C’est une catastrophe« , se rappelle Frédéric Bronne, contraint de détruire sa culture. À ce moment-là, dit-il, « on remet tout en question. Est-ce que ce qu’on cultive est encore correct? Est-ce qu’on a fait une erreur?«
C’est une catastrophe
Frédéric Bronne, maraîcher dans la province de Liège
À 70 kilomètres, Adrien Libois ignore qu’il devra, quatre ans plus tard, détruire ses cultures de pommes de terre et d’oignons trop contaminés au cadmium. Au moins douze autres maraîchers wallons ont subi le même sort, selon nos informations.
Car aujourd’hui, 48.000 hectares de terres, soit trois fois la superficie de Bruxelles-Capitale, sont potentiellement trop chargés en cadmium en Wallonie. C’est ce qui ressort de la carte récemment publiée par le Service Public de Wallonie (SPW) qui révèle « la teneur la plus vraisemblable en cadmium (en mg/kg de matière sèche), associée à une incertitude, dans les 30 premiers centimètres des sols agricoles et forestiers de Wallonie« .
Comment le cadmium contamine nos légumes et que font les autorités ? C’est l’enquête de la rédaction.
La carte ci-dessous est issue du SPW. Basée sur des extrapolations, elle est construite sur plus de 9000 échantillons de sol. D’après le Décret sols de 2018, les normes maximales pour le cadmium sont de 1 mg/kg de matière sèche pour les sols naturels et agricoles, et 3 mg/kg pour les sols résidentiels.
Source historique de contamination
Son exploitation, tout comme celle de Frédéric Bronne et Jérôme Debruxelles, se trouve dans la zone rouge de la carte du SPW. Bien qu’il s’agisse de teneurs supposées et non réelles, cette carte montre que les zones les plus probablement contaminées se situent le long du sillon Sambre et Meuse, dans la région d’Andenne, autour de Liège et dans le pays de Herve. Des zones « supposées contaminées par des activités industrielles historiques« , écrit l’AFSCA.
Le ministre wallon de l’Environnement, Yves Coppieters (Les Engagés), a d’ailleurs confirmé cette origine le 19 mai 2026 au Parlement de Wallonie. Il a indiqué qu’au sud du pays, « la principale source historique de contamination des sols en cadmium sont les retombées de poussières produites par l’industrie métallurgique des métaux non ferreux« .
Face à ce constat, la colère monte chez les producteurs qui se sentent victimes d’une situation dont ils ne sont pas responsables. Actuellement, aucun maraîcher n’a reçu le moindre soutien financier pour la destruction de ses récoltes invendables. Les syndicats agricoles se mobilisent pour exiger des aides d’urgence. Bertrand Decock, de la Fédération Wallonne de l’Agriculture (FWA), et Guillaume Van Binst, de la Fédération des Jeunes Agriculteurs (FJA), s’expriment d’une seule voix. Le premier demande que les autorités « ne laissent pas les agriculteurs de côté« , tandis que le second exige un « accompagnement technique et une prise en charge économique en cas de déclassement » des cultures.
Un appel qui résonne pour le moment dans le vide : « Aucun mécanisme de dédommagement n’est prévu à l’heure actuelle« , confirme le cabinet du ministre wallon de l’Environnement. Celui-ci souligne que « la notion de « pollueur-payeur » inhérente à ce type de dédommagement en matière environnementale est un obstacle légal récurrent« . Son administration encourage les maraîchers concernés à passer de l’agriculture destinée à l’homme à l’alimentation animale ou à envisager des installations de compostage ou de biométhanisation.
Aucun mécanisme de dédommagement n’est prévu à l’heure actuelle
Cabinet du ministre Coppieters
Des solutions qui ne satisfont pas Frédéric Bronne. Lorsque la pollution de ses terres a été révélée, le maraîcher bio a cherché des réponses. Pour lui, la responsabilité incombe avant tout à son ancien voisin industriel, qui a contaminé les sols entourant ses terres au cadmium. « Ce n’est pas l’agriculteur qui est responsable des pollutions des sols passés« , souligne-t-il.
Engrais phosphatés
Lors de sa récente allocution du 19 mai, le ministre Coppieters a cependant précisé que « la pollution des sols due aux retombées atmosphériques [des industries] est quasi inexistante« .
En effet, le problème dépasse les seules frontières industrielles historiques. Récemment, selon les informations de la Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs (FUGEA), un agriculteur a dû détruire sa culture d’épinards en raison d’un dépassement en cadmium à Chièvres, une zone sans lien avec une activité industrielle passée.
Son cas n’est pas isolé. Sibylle Comeliau, assistante d’enseignement et de recherche à l’ULiège – Gembloux Agro-Bio Tech, a analysé plusieurs légumes contaminés sans lien direct avec un ancien site industriel. « Il y a d’autres facteurs qui peuvent expliquer la présence du cadmium dans le sol de ces zones« , souligne la chercheuse. Parmi ceux-ci, on trouve notamment « l’épandage des scories« . Ce sont des résidus solides provenant de la fusion ou du raffinage des métaux, souvent réutilisés par le passé comme matériaux de remblai ou même comme engrais légers. « Ils ont vraiment contribué à la dissémination de ces éléments dans l’espace agricole. » Un autre facteur cité par la chercheuse est l’utilisation d’engrais phosphatés.
En ce qui concerne ce dernier point, le ministre Yves Coppieters a non seulement souligné que « le cadmium est naturellement présent dans différentes roches phosphatées utilisées pour produire des engrais minéraux« , mais aussi que « ces matières fertilisantes représentent actuellement la principale source d’apport de cadmium sur les sols agricoles et, bien que ces apports soient faibles, ils alimentent le stock de cadmium dans les sols agricoles« .
En 2022, le règlement européen « fertilisants » a imposé un seuil de 60 mg de cadmium par kilogramme pour les engrais minéraux phosphatés importés en Europe. C’est ce seuil qui s’applique aujourd’hui en Wallonie et plus globalement en Belgique.
Certains pays, comme la Suède, la Finlande ou le Danemark, imposent des limites plus strictes. Récemment, la France, qui bénéficiait d’une dérogation à 90 mg/kg, a voté un projet de loi visant à durcir encore davantage les règles : l’objectif est de descendre à 40 mg/kg, puis de viser 20 mg/kg à terme.
Le 21 mai dernier, la députée et sénatrice bruxelloise, Nadia El Yousfi (PS), a interrogé le ministre fédéral de l’Agriculture, David Clarinval (MR), sur la position de la Belgique dans les instances européennes concernant la révision des limites d’émissions industrielles de cadmium et la présence de cadmium dans les engrais phosphatés. Elle n’a pas encore reçu de réponse, le délai étant fixé au 25 juin prochain.
Pour cette enquête, nous avons également sollicité le cabinet du ministre fédéral de l’Agriculture David Clarinval (MR) sur la possibilité de réduire le seuil de cadmium dans les engrais phosphatés importés en Belgique. Il nous a répondu attendre « un rapport de la Commission européenne dans quelques semaines, pour le 16 juillet 2026. Les engrais sont normés au niveau européen. Les engrais respectant les normes européennes sont de libre circulation entre les États Membres en Europe.«
En Wallonie, le ministre Coppieters, et son administration, recommandent de réduire le recours à ces engrais phosphatés. Son cabinet indique qu’il « a décidé d’écrire à ses collègues compétents du niveau fédéral afin de limiter la mise sur le marché d’engrais porteurs de cadmium« .
Peu de données
Tout comme le ministre Coppieters, qui qualifie de « faibles » les apports en cadmium issus de ces engrais, le SPW se montre lui également rassurant.
Il cite des données de 2014 selon lesquelles « nous étions déjà largement sous la norme européenne à une époque où les phosphates marocains dépassaient cette norme« . Les résultats montrent pour la Belgique une teneur moyenne inférieure au seuil de « faible teneur en cadmium » de 20 mg/kg P2O5, du règlement « fertilisants », en vigueur depuis 2022. « Bien que relativement anciennes, ces données basées sur des analyses d’échantillons d’engrais sont les plus précises dont on dispose à ce jour« , ajoute le SPW.
Selon nos informations, la Belgique n’a pas mené d’étude depuis douze ans pour mesurer la teneur en cadmium des engrais phosphatés utilisés dans les cultures. De plus, aucune recherche publique récente ne semble documenter la quantité annuelle de cadmium qui s’accumule dans les sols wallons et belges, ni expliquer pourquoi certaines cultures y sont particulièrement perméables.
Les maraîchers wallons rencontrés pour cette enquête demandent plus de clarté sur le transfert de cadmium du sol vers la plante. « Si certaines parcelles présentent des risques incompatibles avec certaines productions, ils doivent en être informés. Il n’est pas acceptable que ceux-ci découvrent les non-conformités uniquement au moment de la livraison et supportent tous les risques alors que l’industrie et l’AFSCA les ont laissés cultiver sur ces terrains depuis des décennies« , déclare Anouchka Hoffmann, chargée de mission Politique et Environnement au sein de la FUGEA. Ce syndicat agricole réclame un financement pour de la recherche à long terme pour comprendre les mécanismes de transfert sol-plante.
Transfert sol-plante
Comprendre comment le cadmium se déplace du sol vers la plante est un travail mené depuis plusieurs années par Sibylle Comeliau et son directeur de thèse, Gilles Colinet, en analysant les légumes de différents maraîchers, dont Frédéric Bronne et Jérôme Debruxelles.
La quantité de cadmium d’une plante dépend de la nature géologique du sol, mais aussi d’autres paramètres, selon la chercheuse : « Les paramètres physico-chimiques du sol, par exemple le pH, ou le taux de matière organique. […] Un pH acide favorisera la mobilité du cadmium dans le sol et sera donc plus disponible pour la plante.«
Enfin, il est à noter que tout dépend de la plante, ajoute Sibylle Comeliau : « La famille des légumes feuilles est un peu la famille des mauvais élèves en termes de transfert sur la plante parce qu’elles produisent beaucoup de biomasse et que le cadmium migre facilement des racines vers les feuilles« , comme c’est le cas pour les salades ou les bettes. « Mais chaque famille de légumes a un peu un profil type« .
Au final, poursuit-elle, « d’une situation à l’autre, on n’aura pas les mêmes transferts d’une plante à l’autre.«
Chaîne alimentaire et conseils sanitaires
En remontant la chaîne alimentaire, si le taux de cadmium varie d’une plante à l’autre, il varie également d’un animal à l’autre. Certains animaux vont stocker davantage le cadmium présent dans leur alimentation que d’autres, et cela se retrouve finalement dans nos assiettes en plus grande quantité.
C’est notamment le cas des mollusques et des abats. Paradoxalement, tant chez les adultes que chez les enfants, la contribution majeure à l’exposition globale provient d’aliments courants. Bien que présentant des niveaux de cadmium plus faibles, des produits de base tels que le pain, les pommes de terre, les céréales du petit-déjeuner et les viennoiseries ont un impact prépondérant car ils sont consommés quotidiennement.
Au-delà des aspects alimentaires, Aline Jacques recommande de nettoyer régulièrement son logement « de préférence à l’eau« , de se laver fréquemment les mains et de se couper les ongles. Aux fumeurs, elle conseille de diminuer voire d’arrêter la consommation de tabac, qui représente jusqu’à 43% de leur exposition. De telles habitudes de vigilance sont d’autant plus cruciales chez les enfants, en raison de leur comportement « main-bouche » fréquent.
En 2023, une étude de l’ISSeP révélait que 95% des enfants wallons testés avaient du cadmium dans leurs urines, en plus grande concentration chez les enfants plus âgés. Mais seuls 0,5% d’entre eux présentent des concentrations en cadmium qui ne sont pas sans danger. Les facteurs explicatifs sont à chercher dans le tabagisme passif et l’alimentation.
