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Africa Forward : échec et contournement du dernier sommet d’Emmanuel Macron en Afrique

Le sommet Africa Forward se déroule ces lundi 11 et mardi 12 mai à Nairobi, au Kenya, co-présidé par le président français Emmanuel Macron et le président kényan William Ruto. Plus de 30 pays africains devraient participer au sommet, parmi lesquels les présidents du Botswana, de la Côte d’Ivoire, du Nigeria, du Sénégal et de la Zambie.


Le sommet Africa Forward se déroule les lundi 11 et mardi 12 mai à Nairobi, au Kenya. Il s’agit du premier sommet franco-africain organisé dans un pays anglophone depuis 1973. Ce sommet est co-présidé par le président français Emmanuel Macron et le président kényan William Ruto. Plus de 30 pays africains sont attendus, incluant les présidents du Botswana, de la Côte d’Ivoire, du Nigeria, du Sénégal et de la Zambie.

Emmanuel Macron a pris la parole lundi devant des étudiants de l’université de Nairobi avec un ton pragmatique et, parfois, une franchise brutale. Il a déclaré : « L’Afrique a besoin d’investissements plutôt que d’aide publique », ajoutant, sous les rires de l’auditoire : « Cela tombe bien car, pour être honnête, nous n’en avons plus vraiment les moyens non plus. »

Le président français ambitionne d’établir une relation « d’égal à égal » basée sur des partenariats économiques. Cependant, derrière ce discours de renouveau se profile une réalité géopolitique complexe : une France qui, face aux portes closes de son ancien « pré carré », tente de réorienter ses relations vers l’Afrique de l’Est et du Nord.

Un sommet en forme de bilan

Bien que l’Élysée ait communiqué sur la participation de « 30 pays », la réalité est moins réjouissante. Aucune liste officielle n’a été publiée, ce qui, selon les experts, vise à masquer une faible représentation présidentielle.

Leslie Varenne, spécialiste des questions de défense et de sécurité, explique : « Ils annonçaient 30 à 40 chefs d’État, mais à la fin, on se rend compte qu’il y a des ministres, des représentants… et non des chefs d’État. Moi j’en ai compté une dizaine, peut-être une douzaine sur 55 pays. C’est très peu. » L’absence de pays comme l’Afrique du Sud et ceux du Sahel (Mali, Burkina, Niger) est vue comme un échec pour le sommet.

Varenne décrypte le déplacement à Nairobi comme un « repositionnement contraint », indiquant que le sommet n’aurait pas pu avoir lieu dans un pays francophone en raison de l’hostilité de l’opinion publique envers la France.

De Montpellier à Nairobi

Pour saisir l’importance du sommet, il convient de revenir cinq ans en arrière. En octobre 2021, à Montpellier, Emmanuel Macron avait organisé un sommet « Afrique-France » sans la présence de chefs d’État africains, concentré uniquement sur la jeunesse et la société civile. Cet événement, dirigé par l’historien camerounais Achille Mbembe, visait à « refonder » la relation en contournant les élites politiques jugées dépassées.

Bien que ce sommet ait permis d’entendre une nouvelle génération d’entrepreneurs, il n’a pas été exempt de critiques. Des intellectuels, comme l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, y ont vu un « faux coup de pied dans la fourmilière ».

Cinq ans plus tard, à Nairobi, des chefs d’État sont revenus sur le devant de la scène. Y figuraient Bola Tinubu du Nigeria, Paul Kagame du Rwanda, Alassane Ouatarra de la Côte d’Ivoire et Abdel Fattah al-Sissi d’Égypte. Le format vise désormais à signer des contrats, sécuriser des investissements et retisser des relations politiques.

Le pivot vers l’anglophone : une stratégie ou un contournement ?

La tournée présidentielle qui accompagne le sommet illustre un changement dans l’influence française, Emmanuel Macron ayant débuté son voyage en Égypte, se rendant ensuite au Kenya, pour conclure en Éthiopie. Cette route redessine l’influence française vers une Afrique du Nord et de l’Est, éloignée du Sahel.

Depuis 2022, la France a dû retirer ses troupes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, après des coups d’État et une montée du sentiment anti-français, souvent exacerbée par des mercenaires russes du groupe Wagner. En janvier 2025, Paris a également cédé sa dernière base militaire au Tchad, et, en juillet dernier, il a restitué les installations militaires au Sénégal.

Lors d’une conférence de presse, Macron a insinué que le retrait des troupes françaises était causé par le refus des juntes de « poursuivre la lutte contre le terrorisme », laissant entendre que ces pays échoueraient sans l’assistance française.

Cette remarque a eu un goût de sermon pour certains. Leslie Varenne note : « On a vraiment l’impression qu’il dit : ‘Sans nous, vous n’y arriverez pas.’ Cela reflète une attitude condescendante d’un chef d’État. » Cela contraste allègrement avec ses appels à l’égalité, selon les experts.

Le rapprochement avec le Kenya apparaît comme une bouée de sauvetage stratégique. William Ruto décrit Macron comme un « frère », une relation jugée personnelle et stable. Un pacte de défense, signé entre les deux pays en octobre 2025, met l’accent sur la sécurité maritime et le partage de renseignements. Leslie Varenne le décrit comme une stratégie de contournement.

La France peut-elle rivaliser ?

Le discours de Macron aborde une fin de la « Françafrique » et du « pré carré » : « Je ne veux plus que la France considère l’Afrique comme un pré carré où les chefs d’entreprise auraient en quelque sorte tous les droits », avait-il déclaré à Ouagadougou en 2017. Il a répété à Nairobi que l’Afrique est « un continent » et non un jardin privé.

Cependant, la crédibilité de ce discours est ternie par le souvenir des récents retraits militaires. Paris soutient ne pas abandonner l’Afrique francophone, mais le ressenti d’abandon stratégique persiste. Même si Macron a annoncé un déplacement au Sénégal et en Côte d’Ivoire cet automne, l’idée que la France « n’abandonne pas » l’Afrique reste nuancée.

Le paradoxe est que la France préfère l’investissement à l’aide au développement. Elle s’est engagée à soutenir l’appel du président Ruto pour une réforme du système financier international permettant de soulager la dette des pays africains. Des accords ont été signés dans les domaines de l’énergie propre et de l’éducation.

Cependant, la concurrence est intense. Le gouvernement kenyan a annulé un contrat de 1,5 milliard de dollars avec le consortium français Vinci, le remplaçant par des entreprises chinoises. La France n’est plus le partenaire incontournable, se retrouvant face à la puissance financière de la Chine et des monarchies du Golfe.

Leslie Varenne affirme que « la France n’a pas les moyens de rivaliser avec la Chine en matière d’infrastructures. » Alors que la Russie déploie une stratégie d’influence culturelle et religieuse et que la Chine construit des infrastructures, la France accuse un certain retard.

Quel avenir après Macron ?

La question de la réinstauration des relations est cruciale. Leslie Varenne considère qu’il est peu probable qu’Emmanuel Macron parvienne à rétablir des relations apaisées avec les pays d’Afrique francophone. La réconciliation attendra l’arrivée d’un nouveau président pour bâtir des bases saines.

Malgré tout, elle reste optimiste à long terme : « Les Français aiment l’Afrique, il existe des diasporas, des mariages mixtes, une langue partagée. Nous ne retournerons pas en arrière, tant mieux. Nous allons pouvoir reconstruire, comme lui-même le disait. Mais ce sera sans lui. »