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Accord nucléaire États-Unis-Arabie saoudite : « Pas de mélange entre énergie nucléaire et prolifération »

Rassurer. Tel est le mot d’ordre de l’administration Trump suite à la signature d’un partenariat nucléaire de trente ans entre Washington et Riyad. « L’Arabie saoudite souhaite se doter d’un programme nucléaire pacifique et civil », a déclaré le secrétaire d’État américain Marco Rubio, précisant que l’accord inclut « des garanties pour s’assurer qu’il ne puisse pas être transformé en programme d’armement ».

Cependant, pour obtenir cet accord commercial prometteur, les États-Unis ont consenti à une série de concessions à l’Arabie saoudite, suscitant des interrogations et des inquiétudes dans un Moyen-Orient déjà largement déstabilisé.

D’après des informations divulguées par la presse américaine, l’accord pourrait permettre à l’Arabie saoudite d’enrichir de l’uranium sur son propre sol. Il est prévu que des inspecteurs américains surveillent l’application de l’accord, et non des inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), comme c’est habituellement le cas dans ce type de dossier. De plus, les États-Unis n’auraient pas exigé que l’Arabie saoudite reconnaisse l’État d’Israël avant la signature de l’accord, même si, après la signature, le président américain Donald Trump a affirmé le contraire.

Pour entrer en vigueur, cet accord doit recevoir l’approbation du Congrès américain, où les Républicains détiennent la majorité.

Les ambitions respectives des États-Unis et de l’Arabie saoudite vont-elles aggraver la situation dans la région ? Réponse en cinq points avec Nour Eid, spécialiste en énergie nucléaire et prolifération au Moyen-Orient, qui a publié fin de l’année dernière une analyse intitulée « Les tentations nucléaires de l’Arabie saoudite », publiée par l’Institut français des relations internationales.

En signant cet accord nucléaire, quelles sont les motivations du président américain Donald Trump et du prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman ?

À Washington, Donald Trump a clairement indiqué, dès le début de son second mandat, que l’un de ses objectifs était de relancer l’industrie nucléaire américaine. Les États-Unis n’ont pas remporté de projets à l’international depuis au moins 15 à 20 ans, alors que la Russie, avant la guerre en Ukraine, était en train de gagner d’importantes parts de marché, notamment au Moyen-Orient, en Égypte et en Turquie. De son côté, la Chine a également développé plusieurs projets, comme au Pakistan.

Cet accord permet donc aux États-Unis d’ouvrir l’Arabie saoudite à Westinghouse, l’une des entreprises américaines les plus renommées, pour y développer et construire une centrale nucléaire et permettre à l’Arabie saoudite de développer des capacités d’enrichissement d’uranium. (Les États qui possèdent l’arme nucléaire enrichissent l’uranium à 90 %. Il est enrichi à 3-5 % pour faire fonctionner les centrales nucléaires civiles, ndlr).

Il ne faut pas non plus oublier que Donald Trump et la famille royale saoudienne entretiennent des liens très étroits, tant sur le plan financier que personnel. Donald Trump est donc le président américain le plus enclin à faire des concessions à l’Arabie saoudite.

D’autre part, avec son programme de modernisation « Vision 2030 », l’une des priorités de l’Arabie saoudite est de réduire sa dépendance aux énergies fossiles. La société saoudienne est l’une des plus grandes consommatrices d’électricité au monde. Elle aura besoin d’une énergie robuste, et non intermittente comme la plupart des énergies renouvelables. Il convient de noter que l’Arabie saoudite possède environ 90 000 tonnes métriques de minerai d’uranium en réserve sur son territoire. L’Arabie souhaite les exploiter. L’énergie nucléaire lui permettrait de répondre aux besoins de sa population, et l’énergie fossile économisée pourrait être exportée.

L’Arabie saoudite revendique l’accès au nucléaire civil depuis des années. Cependant, le prince héritier Mohammed Ben Salman a également déclaré que si l’Iran se dotait de l’arme nucléaire, l’Arabie saoudite ferait de même. Ce risque de prolifération est-il réel avec cet accord nucléaire signé avec les États-Unis ?

Il est important de ne pas confondre énergie nucléaire et prolifération. Le prince héritier l’a mentionné, mais depuis, il s’est calmé. Je pense qu’il est conscient qu’il a beaucoup à perdre en franchissant ce pas. Il est crucial d’éviter les amalgames.

Il convient de rappeler que les Saoudiens sont encore loin de posséder les capacités, le savoir-faire et la technologie nécessaires pour obtenir une bombe nucléaire, et encore moins la volonté de le faire.

Quant à savoir s’ils pourront développer leurs capacités d’enrichissement d’uranium, celles-ci seront déterminées dans les deux prochaines années à la suite d’une étude conjointe entre les États-Unis et l’Arabie, comme prévu dans l’accord.

D’un point de vue saoudien, cet accord renforce les liens avec les États-Unis. Jusqu’à présent, il y avait la crainte d’un abandon américain. Avoir un programme à long terme sur des enjeux aussi stratégiques que l’énergie nucléaire permettrait de maintenir les États-Unis dans le pays, ou du moins dans la région.

Si cet accord nucléaire est un succès pour l’Arabie saoudite, cela constitue-t-il un échec flagrant pour Israël ?

Les Israéliens, qu’ils soient de l’administration de Benjamin Netanyahou ou de l’opposition, ne se réjouissent pas du tout à l’idée d’un deuxième front potentiel de prolifération nucléaire. Cependant, auront-ils l’audace de s’opposer aux États-Unis et de bombarder les sites nucléaires saoudiens, comme cela a été observé ces derniers mois en Iran ? J’en doute fortement. Reste à voir s’ils tenteront de mettre des bâtons dans les roues.

Il est préoccupant de constater que l’Arabie saoudite se rapproche de la Turquie, un pays qui intensifie les tensions avec Israël. L’Arabie saoudite perçoit également Israël de plus en plus comme un acteur perturbateur plutôt que comme un potentiel allié sécuritaire dans la région. Le Moyen-Orient, dans son ensemble, est en train de réorganiser ses alliances. Il sera intéressant d’observer comment cela évoluera dans les prochaines années.

Cet accord entre les États-Unis et l’Arabie saoudite ne risque-t-il pas de déclencher une course à l’armement nucléaire dans un Moyen-Orient déjà fortement déstabilisé ?

Nous sommes évidemment dans une région du monde parmi les plus instables et incertaines. Les rivalités, notamment entre l’Égypte, la Turquie et l’Arabie saoudite pour une hégémonie régionale, sont toujours présentes, bien que ces pays se soient rapprochés ces derniers mois à la suite de la guerre avec l’Iran.

Cependant, lorsque l’on évoque l’effet domino et la prolifération, l’Égypte et la Turquie sont souvent citées. L’Égypte coopère étroitement avec la Russie sur son programme nucléaire. Il est important de noter que les ingénieurs russes qui viennent en Égypte construisent la centrale, l’exploitent et revendent l’énergie aux Égyptiens. Les Égyptiens ne sont pas beaucoup impliqués dans le fonctionnement de la centrale. Je ne pense pas qu’ils bénéficient d’un transfert de savoir-faire significatif. De plus, ils n’ont pas les financements nécessaires pour développer un programme nucléaire illicite. Je ne vois donc pas comment l’Égypte pourrait poser problème à moyen terme. La Turquie, quant à elle, collabore également avec la Russie de manière plus ambiguë. Il y a probablement des échanges de savoir-faire. Ils travaillent également avec la Chine sur un projet de centrale. Toutefois, la Turquie est membre de l’OTAN, donc sous le parapluie nucléaire américain. Pourquoi risquerait-elle de s’attirer les foudres de la communauté internationale juste pour rivaliser avec l’Arabie saoudite ?

De manière plus générale, les concessions faites par Donald Trump concernant l’enrichissement d’uranium et les inspections ne vont-elles pas affaiblir le régime international de non-prolifération nucléaire ?

Certainement. Depuis plusieurs années, ce régime est au point mort, voire moribond. Avec les concessions de Donald Trump à l’Arabie saoudite, des années de politique de non-prolifération américaine s’effondrent. Je pense que le rôle de l’AIEA et son influence vont être remis en question. Plus globalement, c’est tout le système international qui doit être repensé.