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À un an de la présidentielle française, la gauche ne peut-elle pas s’unir ?

En juin 2024, Emmanuel Macron dissout l’Assemblée nationale et des élections législatives auront lieu quelques semaines plus tard. Selon Arthur Borriello, « dès sa création, le projet de LFI, c’est la volonté de contourner les injonctions à l’union de la gauche pour construire une force politique autonome ».


Juin 2024. Le président Emmanuel Macron dissout l’Assemblée nationale, et des élections législatives se tiennent quelques semaines plus tard. Face à la menace d’une victoire de l’extrême droite, qui envisage de nommer Jordan Bardella au poste de Premier ministre, toutes les formations de gauche s’unissent dès le premier tour pour présenter des candidatures uniques sous le nom de « Nouveau Front Populaire », rendant hommage au Front Populaire de 1936. Ensemble, les communistes, les insoumis, les écologistes, les socialistes et les autres nuances de gauche parviennent à se hisser en tête au second tour, elisant 193 députés à l’Assemblée nationale, et empêchant le Rassemblement national d’obtenir la majorité, bien qu’Emmanuel Macron leur refuse Matignon.

Deux ans plus tard, le « NFP » s’est désintégré, chaque personnalité ayant sa propre vision de l’unité. Les contours d’une primaire restent flous, qu’elle se fasse avec ou sans La France Insoumise, avec ou sans le centre gauche ? Une alliance derrière un parti ou un leader ? La loi des sondages pour désigner un candidat ?

« Les conditions ne sont plus réunies aujourd’hui par rapport à 2024 pour s’unir », déclare Arthur Borriello. « Les dissensions internes à la gauche n’avaient pas disparu derrière le NFP : elles ont ressurgi dès qu’il a fallu voter sur des dossiers et sur le futur du gouvernement. Dès le lendemain de cette victoire relative, tant le PS que LFI ont fait tout ce qui était possible pour rendre cette union impossible en vue de l’élection présidentielle. »

L’élection directe du président français « surdétermine la vie politique française », explique le professeur de sciences politiques. Jean-Yves Pranchère ajoute qu’en 2024, « la France a connu pour la première fois un résultat électoral correspondant à ce qu’aurait été un scrutin proportionnel. Mais personne n’a assumé cette situation, car l’horizon demeure présidentiel. La gauche n’a pas été capable, d’une part, de désigner un Premier ministre qui aurait tenté de réaliser des accords ponctuels, et d’autre part, d’accepter que le centre de gravité de l’Assemblée nationale est à droite, ni de préparer un programme d’union républicaine en renégociant le programme du NFP. »

Avec la présidentielle en vue, les deux principaux pôles idéologiques et électoraux, le Parti socialiste et La France insoumise, exploitent leurs divisions, héritées selon Arthur Borriello de « l’expérience du mandat de François Hollande entre 2012 et 2017. Cela a précipité les divisions internes au PS et les échecs aux élections présidentielles [6,36 % en 2017, 1,74 % en 2022, ndlr.]. La césure avec les socialistes hollandistes fonde la stratégie de La France insoumise. » Les compromis plus à droite sur l’économie et le tournant sécuritaire de la fin de la présidence Hollande suite aux attentats de Paris ont engendré des critiques de « traîtrise » de la part du reste de la gauche depuis une décennie.

Entre-temps, une troisième voie « unitaire », portée par les écologistes, les communistes, des dissidents insoumis et la direction du PS, à travers son Premier secrétaire, Olivier Faure, s’est formée. Cela fait plus d’un an qu’ils appellent à organiser une primaire de toute la gauche pour désigner un candidat unique, tentant de raviver l’esprit du NFP. La France insoumise, initialement invitée au process, a décliné, convaincue de son hégémonie. Selon Arthur Borriello, « dès sa création, le projet de LFI a été de contourner les injonctions à l’union de la gauche pour bâtir une force politique autonome. » La candidature de Jean-Luc Mélenchon, bien que non officielle, est de plus en plus attendue.

Pourtant, au sein même du PS, Olivier Faure se trouve de plus en plus isolé dans cette stratégie unitaire. Le centre gauche, représenté par François Hollande ou le député européen de Place Publique Raphaël Glucksmann, également candidats non déclarés, semblent croire qu’ils peuvent capter suffisamment de voix pour se passer du reste de la gauche. « Le pari de chacun est que les premiers sondages décourageront certaines candidatures, feront le tri, et qu’ensuite le rapport de force s’établira pour désigner le candidat le plus plausible au premier tour », analyse le professeur à l’UNamur.

Pour Jean-Yves Pranchère, certains socialistes jugent que « la primaire sera un phénomène relativement marginal, mobilisant quelques personnalités et quelques éléments d’appareils politiques, mais pas beaucoup plus : elle est vouée à l’échec. » Autant se préparer individuellement, dans son propre couloir. Une autre raison, plus pratique, est également avancée : « s’il y a une primaire, le gagnant ne sera pas un membre du Parti socialiste. Or, le PS devra, de toute manière, fournir un effort financier pour cette candidature. On n’a pas forcément envie de financer la campagne d’un ancien insoumis. »

Quant à l’instrumentalisation politique, Jean-Yves Pranchère souligne que le projet politique de la gauche devrait prendre le pas sur la question de l’incarnation : « Qu’est-ce qu’on entend par s’unir ? Est-ce que l’enjeu est d’unir pour une candidature à la présidentielle ? Ou est-ce que c’est de s’unir autour de mesures programmatiques clés ? C’est ce qui me semble être la question décisive. »

Parmi les candidats potentiels, une dizaine envisagent déjà une primaire pour le premier tour. Il est évident que la possibilité d’une candidature unique, dans une élection déjà très disputée, est quasiment nulle à un an des élections. « Ces candidatures montrent une déconnexion et une vision très personnalisée de la politique qui est nuisible », commente le professeur en théorie politique.