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À qui appartient le ciel étoilé et qui décide de son utilisation ?

L’essor des lancements de satellites suscite des préoccupations croissantes parmi les scientifiques et les juristes. Alors que des projets ambitieux, tels que l’envoi de miroirs géants en orbite pour éclairer la Terre la nuit, se multiplient, les enjeux environnementaux, militaires et commerciaux prennent une ampleur inédite. Avec la montée en puissance de sociétés comme SpaceX, qui a récemment fait son entrée en Bourse, la question se pose : jusqu’où peut-on aller dans l’exploitation de l’espace sans compromettre notre ciel nocturne ?

La transformation du ciel semble inévitable. Nous sommes à un tournant où la lumière artificielle des satellites pourrait bientôt éclipser celle des étoiles, entraînant des risques sans précédent pour notre environnement et notre rapport à l’univers. Dans ce contexte, il est crucial de s’interroger sur les règles qui régissent l’activité spatiale. Qui a le pouvoir de définir ces règles ? Les scientifiques, les gouvernements, ou les entreprises privées ? Et quelles en seront les répercussions pour l’humanité ?

Cet article se penche sur ces questions fondamentales. Nous aborderons les réflexions d’experts en droit, en astronomie, ainsi qu’en défense et en anthropologie, tout en mettant en lumière le rôle d’Elon Musk et de ses projets.

Qu’est-ce que le ciel, et comment se distingue-t-il de l’espace ? Emmanuel Jehin, astrophysicien à l’ULiège, définit le ciel comme l’étendue de l’atmosphère terrestre visible depuis la Terre, tandis que l’espace désigne le vide au-delà de cette atmosphère. Ce dernier est totalement noir, car il n’y a pas d’air pour diffuser la lumière. La question de la limite entre l’atmosphère et l’espace est complexe. Selon Jehin, cette frontière n’est pas nette, l’atmosphère s’étendant sur des centaines de kilomètres et devenant de plus en plus ténue.

Cette distinction a des implications juridiques majeures. Dans l’atmosphère, les États exercent leur souveraineté, tandis qu’en dehors, dans l’espace, il n’existe pas de souveraineté étatique. Brian Kalafatian, chercheur à l’Institut d’études de stratégie et de défense, souligne cette transition d’un régime de souveraineté à un régime de liberté dans l’espace extra-atmosphérique.

Le Traité de l’espace de 1967, qui régit les activités spatiales, reste flou sur la question de la limite entre l’atmosphère et l’espace. Ce flou résulte d’une volonté politique de préserver la liberté d’action des grandes puissances, comme l’expliquent les experts. Deux écoles de pensée émergent : l’une fixe une frontière à environ 100 km d’altitude, tandis que l’autre considère que la définition dépend de l’activité menée.

Dans le cadre des activités spatiales, les traités internationaux, notamment ceux des Nations Unies, stipulent que l’espace est libre d’accès et ne peut être approprié. Cependant, la question de l’exploitation des ressources et des activités humaines dans l’espace reste débattue. Par exemple, peut-on polluer la Lune ou y établir des bases permanentes ? Les avis divergent sur ces questions.

Les préoccupations des scientifiques sont de plus en plus pressantes. La gestion des déchets spatiaux, l’appauvrissement de la couche d’ozone dû aux lancements de fusées, et la prolifération des satellites menacent l’astronomie et l’observation du ciel. L’Observatoire européen austral a récemment tiré la sonnette d’alarme, indiquant qu’un nombre excessif de satellites pourrait rendre l’observation astronomique impossible.

Elon Musk et ses projets de satellites, notamment ceux de SpaceX, soulèvent des inquiétudes quant à leur impact sur le ciel nocturne. Malgré les avertissements des scientifiques, la « Federal Communication Commission » des États-Unis a autorisé l’envoi d’un prototype de satellite-miroir, accentuant les craintes d’une pollution lumineuse accrue.

Pour Emmanuel Jehin, cette situation est alarmante. Il dénonce un manque de régulation internationale dans un contexte où les entreprises privées prennent de plus en plus de place dans l’espace. Les décisions prises par des organismes comme la commission en charge des communications radio montrent que les préoccupations environnementales et astronomiques sont souvent négligées.

La gouvernance de l’espace, à l’instar d’autres domaines du droit international, est mise à mal par la montée des intérêts privés et des rivalités entre États. Les initiatives comme le « Space Act » des États-Unis ou les Accords Artemis illustrent cette tendance à l’appropriation des ressources spatiales.

Face à ces défis, les scientifiques et les experts appellent à une régulation plus stricte et à une prise de conscience collective sur l’importance de préserver notre ciel. Les Académies des sciences des pays du G7 recommandent la création d’un groupe intergouvernemental pour aborder les enjeux environnementaux liés à l’espace, à l’image du GIEC pour le changement climatique.

La question du droit à un ciel nocturne non pollué a été soulevée lors de la Déclaration de La Palma en 2007, affirmant que ce droit doit être considéré comme inaliénable. Cependant, face aux enjeux actuels, quel poids ont de telles déclarations ?

Les réflexions d’Aurélien Barrau, astrophysicien, soulignent la nécessité de repenser notre rapport à l’espace. Il met en garde contre une forme de néocolonialisme dans l’exploration spatiale, où l’Occident impose sa vision au détriment des autres cultures et croyances.

Enfin, les perspectives des cultures autochtones, comme celles des aborigènes d’Australie ou des Amérindiens, offrent un éclairage différent sur notre relation à l’espace. Pour eux, le ciel et les corps célestes ne sont pas de simples objets à exploiter, mais des entités dotées d’intentions. Cette vision remet en question notre rapport à l’espace et à la technologie.

Dans ce contexte, il est essentiel de réfléchir à notre propre rapport au ciel et à l’espace. À qui appartient réellement le ciel, et comment pouvons-nous le préserver pour les générations futures ?