15 ans après, « l’affaire DSK » : un premier échec #MeToo des médias ?
Le 14 mai 2011, Dominique Strauss-Kahn est arrêté à l’aéroport de New-York à 16h40 pour des accusations d’agression sexuelle, tentative de viol et séquestration. À la fin de l’été 2011, les charges contre DSK sont abandonnées aux États-Unis et l’affaire est réglée au civil, entraînant un paiement de un million de dollars à Nafissatou Diallo.
Le 14 mai 2011, des journalistes du monde entier se rassemblent devant le Sofitel de New-York. Dominique Strauss-Kahn, connu sous le nom de DSK, est accusé d’avoir agressé sexuellement une femme de chambre de l’hôtel, Nafissatou Diallo. À l’époque, DSK est président du Fonds monétaire international (FMI) et est le candidat favori sur les sondages pour l’élection présidentielle française de 2012. À 16h40, il est interpellé par la police de New-York à l’aéroport. Il fait face à sept chefs d’accusation, comprenant des charges d’agression sexuelle, de tentative de viol et de séquestration.
Les médias francophones abordent principalement l’affaire sous un angle politique. Pierre Marlet, correspondant de la RTBF à Paris en 2011, se souvient : « Tout le monde veut savoir ce que le PS va décider. Et très vite, la deuxième question qui se pose, c’est est-ce que cette affaire a un fondement, ou s’agit-il d’une attaque politique pour le décrédibiliser aux yeux de l’opinion ? Beaucoup y voyaient la main de Nicolas Sarkozy (président sortant et candidat de la droite, ndlr). D’autres se disent qu’on ne tient pas assez compte de la parole des femmes. » Car six ans avant l’affaire Weinstein, initiateur du mouvement #MeToo, l’affaire DSK avait déjà le potentiel de bouleverser les relations de pouvoir entre les sexes.
Marine Pradel a couvert cette affaire pour la télévision belge en 2011 aux côtés d’Anne-Cécile Genre. Elle déclare : « Quand l’affaire Weinstein a éclaté, cela nous est revenu comme un boomerang, car tout était similaire : le décor de la cour criminelle de Manhattan, le même procureur, les mêmes avocats des deux côtés. Sauf que le résultat n’a pas été du tout le même que dans l’affaire DSK. Qu’est-ce qui fait que six ans plus tard, Harvey Weinstein a été condamné lourdement, alors que dans l’affaire Strauss-Kahn, il n’y a même pas eu de procès ? »
En revisitant ses archives, Marine Pradel se rappelle d’un moment clé, la déclaration de la victime présumée, Nafissatou Diallo, devant presque la totalité de la presse internationale : « Je me souviens de la filmer quand elle sort de l’ascenseur et marche jusqu’à la scène. Elle est absolument terrorisée. Et tout le monde est très déçu, en fait, car on se retrouve face à une femme qui n’était pas destinée à devoir prendre la parole devant des centaines de journalistes, qui maîtrise mal l’anglais. »
Nafissatou Diallo, femme de chambre de 32 ans originaire de Guinée, s’est installée aux États-Unis depuis quelques années. Au début, elle apparaît comme une accusatrice crédible aux yeux de la police et de l’opinion publique. Cependant, son discours, accompagné d’une certaine hésitation, face à la communication d’un homme aussi puissant, commence à susciter des doutes. Marine Pradel s’interroge aujourd’hui : « Quinze ans plus tard, est-ce normal qu’on ait exigé d’une victime de viol présumé d’être crédible en racontant un viol dans une langue qui n’est pas la sienne ? Évidemment, on lui impose à ce moment-là nos normes et nos codes de communication. »
Par ailleurs, des éléments viennent apparemment l’accabler. Une discussion téléphonique avec son frère, dont la traduction a été contestée, semble laisser penser à un complot, ainsi que des irrégularités dans son dossier d’immigration. « Lorsque des éléments de doute arrivent sur tout à fait autre chose que les faits, la conclusion logique serait que c’est une personne qui ne mérite pas de voir la justice s’appliquer, pour ce qu’on appelait à l’époque des questions de crédibilité », explique la journaliste, malgré des preuves matérielles existantes et reconnues par la justice, telles que l’ADN de DSK retrouvé sur la victime et l’analyse médico-légale qui conclut à l’agression, rare dans les affaires de violences sexuelles. Les charges seront abandonnées aux États-Unis à la fin de l’été, et l’affaire sera résolue au civil. Nafissatou Diallo recevra un million de dollars, disparaissant par la suite des radars, tandis que DSK fera une apparition sur TF1.
Les médias de l’époque ont négligé un élément fondamental de l’affaire, déplore Marine Pradel : « Devant la cour criminelle lors de la première audience de DSK, on a vu une multitude de femmes de chambre crier en chœur ‘Shame on you’, honte à toi. Elles nous affirment déjà que cela leur est arrivé, plusieurs fois, tous les jours. Ce moment-là aurait dû déclencher quelque chose, d’une portée plus large que DSK, touchant aux relations entre les sexes et aux rapports de pouvoir. » Elle admet qu’il y a eu un aveuglement collectif, « par les flashes des appareils photo, par la personne de Dominique Strauss-Kahn, et par les conséquences politiques. »
Depuis l’affaire Weinstein aux États-Unis et l’affaire Denis Baupin en France, des journalistes reçoivent une formation sur les questions de genre et de violences sexuelles pour éviter de commettre les mêmes erreurs, explique la correspondante à Washington : « Il existe toute une méthodologie, une boîte à outils perfectionnée, pour recueillir les témoignages des victimes, procéder à des recoupements etc., afin d’éviter de se faire décrédibiliser dans ce genre d’affaires. »
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