Belgique

Pédocriminel présumé piégé par un internaute grâce à l’IA en France : que dit la loi ?

La vidéo a été diffusée en début de semaine par un streamer, « Finnyzzy », qui se présente comme un « chasseur de pédocriminels ». Dominique B., un homme de 66 ans, a été identifié comme un ancien responsable du sport scolaire en Haute Saône et a été placé en garde à vue après avoir échangé des propos sexualisés avec une personne qu’il croyait être une adolescente de 14 ans.


La vidéo a été publiée en début de semaine par un streamer, « Finnyzzy », qui se présente comme un « chasseur de pédocriminels ». En direct sur Twitch, il a utilisé une intelligence artificielle pour modifier sa voix et son apparence, se faisant passer pour une adolescente de 14 ans. Pendant environ une heure, il a conversé avec un homme de 66 ans.

Au cours de leur échange, l’homme a tenu de nombreux propos à connotation sexuelle, croyant s’adresser à une jeune fille. Son visage étant visible en direct, ce sexagénaire a rapidement été identifié comme Dominique B., un ancien responsable du sport scolaire en Haute Saône. Suite à cela, il s’est rendu à la police et a été placé en garde à vue. Le parquet a ouvert une enquête pour « fabrication, diffusion de message violent, pornographique ou contraire à la dignité accessible à un mineur », « propositions sexuelles faites à un mineur de (moins de) 15 ans par un majeur utilisant un moyen de communication électronique » et « sollicitation d’un mineur par un majeur pour la diffusion ou la transmission de son image à caractère pornographique ».

Dominique B., ancien professeur de sport, avait déjà été condamné en janvier 2025 pour diffusion et détention d’images pédopornographiques à 18 mois de prison avec sursis.

### Des internautes qui traquent des criminels

Les chasseurs de criminels ne sont pas rares, que ce soit pour traquer des pédophiles ou des trafiquants de drogue. Cependant, ces justiciers ne sont pas toujours bien vus par les autorités. En France, la police nationale ne soutient pas ce type de comportement.

La première raison est que de telles actions peuvent mettre en danger la vie du criminel présumé dont l’identité est révélée. « Quand un pédophile ou un criminel est révélé sur Internet, il faut assurer sa sécurité, sa protection. Et donc, on arrive dans une situation bizarre où c’est le criminel qui est protégé par la police parce que tout le village veut aller se saisir de lui et le lyncher comme au bon vieux temps », explique Me Etienne Wéry, avocat spécialisé dans le numérique.

Le ministère public a également indiqué qu’il est « fortement déconseillé de réaliser et de publier ce genre de vidéos en ligne », car cela peut « inciter certaines personnes à prendre les choses en main, ce qui peut déboucher sur des violences » et « perturber le travail des autorités, car celles-ci risquent d’être alertées par des vidéos manipulées ou contenant des informations erronées ».

Une autre raison concerne le fait que la personne dénoncée pourrait déjà faire l’objet d’une enquête. « Les enquêtes sont secrètes, et cette révélation peut vraiment bousiller tout le travail de plusieurs années d’enquête. C’est déjà arrivé », ajoute Etienne Wéry. Le ministère public confirme ce risque en précisant que « certaines personnes peuvent être alertées par la diffusion de ces images ».

Si la personne a été provoquée par le « chasseur », son avocat pourrait utiliser cet argument pour obtenir un acquittement lors du jugement.

Rendre publique l’identité d’une personne ou diffuser son image en lien avec des activités criminelles peut entraîner des poursuites, car cela viole ses droits, notamment en diffusant son image sans son consentement. Celui qui publie ces informations peut aussi être accusé de mise en danger de la vie d’autrui.

« La bonne réaction n’est pas de mettre ça sur Internet, c’est d’aller contacter la police », conseille Me Etienne Wéry à ceux qui auraient des informations pour identifier un criminel présumé, y compris des images de voleurs captées par des caméras de surveillance qu’il vaut mieux ne pas diffuser sur les réseaux sociaux.

Dupuis, diffuser des images comme celles que fait le justicier parisien « TheKingTV » de pickpockets, alors qu’ils sont reconnaissables, n’est pas non plus recommandé. « La diffusion de telles images n’est pas légale », indique le ministère public. Cela viole la protection des données personnelles parce que les visages de ces personnes sont diffusés sans leur consentement. Cela pourrait également être considéré comme des actes de violence ou de vandalisme, qui sont punissables par la loi.

Concernant un Belge qui créerait un faux profil pour piéger un (pédo)criminel, le ministère public explique que le droit belge ne sanctionne pas tant le fait de se faire passer pour quelqu’un d’autre sur Internet que l’intention derrière cet acte. Par exemple, « on peut parler de faux en informatique si l’on cherche à modifier la portée juridique des données saisies, ou de harcèlement en ligne si l’on cherche à nuire à l’autre ». Si cela mène à des violences alors qu’un rendez-vous a été organisé, l’auteur de la vidéo pourrait être considéré comme complice.

### Paradoxalement, la police n’a pas la même marge de manœuvre qu’un citoyen

Si un internaute belge, à l’instar du Français démasquant une personne soupçonnée de pédocriminalité, publie une vidéo similaire, il risque d’être poursuivi par la justice pour avoir piégé son interlocuteur avec une fausse identité et provoqué la situation. Les problèmes peuvent surgir de la diffusion de l’identité de la personne traquée.

En revanche, ce genre de piège ne pourrait pas être tendu par la police. « Il y a une ligne rouge que les policiers et les enquêteurs judiciaires ne peuvent pas franchir : c’est la provocation. Que ce soit pour de la drogue, du blanchiment ou des crimes sexuels, il est absolument impensable, dans un État de droit comme la Belgique, de se livrer à de la provocation », explique Me Etienne Wéry.

Pour appréhender un criminel sur les réseaux, la police doit recourir à des techniques spéciales d’investigation, réglées par la loi et utilisées dans certains dossiers criminels. « Ces techniques d’enquête et d’écoute sont organisées par la loi dans le cadre de ce qu’on appelle les techniques spéciales d’investigation, dont la supervision est toujours confiée à un juge d’instruction », précise Wéry.

« Mais il y a une limite, et cette limite est toujours la même : c’est la provocation. En Belgique, il est absolument interdit que la justice provoque une personne dans le but de l’amener à commettre une infraction qu’elle n’aurait pas commise autrement », conclut-il.