L’été 2023, un danger pour Vladimir Poutine ?
La Russie connaît des difficultés économiques, avec un recul des investissements de plus de 14 % au premier trimestre. Selon des sondages, près des 2/3 des Russes sont favorables à des pourparlers avec l’Ukraine, tout en ne souhaitant pas une défaite.
Ce récit d’une Russie en difficulté, voire au bord du gouffre, s’appuie sur des images frappantes des raffineries en flammes et des restrictions dans de nombreuses stations-service à travers le pays. Les commentateurs occidentaux signalent aussi une baisse de la popularité de Vladimir Poutine, ainsi qu’un certain ras-le-bol de la population, qui s’exprime parfois de manière inattendue, comme lors de l’intervention de la blogueuse Bonia en avril. Le déclin anticipé de la bulle pétrolière suite au conflit dans le Golfe renforce l’idée que le Kremlin ne sera bientôt plus en mesure de financer son effort de guerre, ce qui le contraindra à négocier dans une position de faiblesse.
Que la Russie soit en mauvaise posture n’est guère contesté, même au sein des milieux ultra-patriotiques à Moscou. L’évolution la plus marquante à cet égard est difficile à quantifier : elle concerne l’état d’esprit des élites et des cercles dirigeants, où la discrétion prévaut, mais où plus personne ou presque ne croit que les objectifs initiaux de « l’opération militaire spéciale » lancée par Vladimir Poutine le 24 février 2022 puissent être atteints.
La publication, le 21 mai dernier, d’un long article d’un chercheur emblématique à Moscou, dans lequel l’auteur plaide pour une prise en compte de la réalité militaire et un évitement des illusions sur la capacité de l’armée russe à obtenir une capitulation de l’adversaire, est un « signal faible » intéressant. Cependant, il serait erroné de l’interpréter comme un appel inconditionnel à la paix. De même, des sondages concordants révèlent que près des deux tiers des Russes sont favorables à l’engagement de pourparlers avec l’Ukraine. Les conditions souhaitées pour la paix exprimées par les répondants ne diffèrent pas beaucoup de celles du Kremlin. Autrement dit, ils sont favorables à la fin des hostilités, mais pas à tout prix.
Sur le plan économique, le miracle des années 2023 et 2024, avec une croissance supérieure à 4 % en Russie, appartient au passé. Tous les indicateurs sont alarmants. Celui relatif aux investissements, reculé de plus de 14 % au premier trimestre, est particulièrement préoccupant. L’activité économique est stagnante, et les acteurs économiques sont inquiets. L’État cherche désespérément à trouver de nouvelles sources de revenus à court terme, même au risque d’aggraver la situation. L’augmentation du taux de TVA à 22 % et la baisse du seuil de chiffre d’affaires pour les autoentrepreneurs ont entraîné de nombreuses fermetures d’entreprises et le retour de pratiques que l’on pensait révolues, comme les paiements de salaires en espèces et le retour aux « pratiques informelles ».
Du point de vue militaire, la majorité des Russes constatent que leur armée « n’y arrive pas ». Les offensives sur le front Sud et les bombardements du système énergétique ukrainien n’ont pas provoqué de rupture significative. Récemment, l’armée ukrainienne a même repris l’initiative dans certains secteurs et semble en mesure de mener des frappes plus efficaces qu’auparavant. Fondamentalement, l’état-major russe, qui a tendance à embellir la situation, mais que Vladimir Poutine continue d’écouter (il recevrait, dit-on à Moscou, trois rapports du général Guérassimov chaque jour), semble manquer d’idées pour changer le cours des événements.
Cela dit, peut-on s’attendre à un changement d’approche de Moscou et à une fin du conflit dans les mois qui viennent ? Rien n’est moins sûr. Vladimir Poutine et le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov ont réaffirmé que les objectifs du pays en Ukraine seraient réalisés. Le Kremlin semble penser que les pressions européennes et les frappes ciblées sur la Crimée et l’industrie nationale constituent un dernier coup psychologique et politique pour forcer à la négociation avant un hiver qui s’annonce difficile pour l’Ukraine.
En ce qui concerne la guerre, il est important de rappeler qu’elle a connu plusieurs phases où les forces russes et ukrainiennes ont tour à tour eu le dessus. Les événements passés incitent à faire preuve de prudence dans l’évaluation des rapports de force, d’autant plus que les informations sur l’état réel des pertes, particulièrement du côté ukrainien, sont très incomplètes. D’après des sources indépendantes, l’armée russe avance sur le terrain dans le Donbass et à Koupiansk. Le chef de l’état-major ukrainien, Syrski, a déclaré dans un entretien au Times de ne pas sous-estimer la Russie.
Une chose est claire à ce stade : ni Moscou, ni Kiev ne sont prêts à « lâcher le morceau ». Les Européens restent déterminés à ne pas faiblir, malgré des coûts de plus en plus difficiles à soutenir et le risque croissant de divisions, tandis que l’administration Trump n’est plus en position d’imposer quoique ce soit après sa campagne iranienne ratée. En l’absence d’un arbitre neutre pouvant proposer une solution et permettre à chacun de sauver la face, la guerre en Ukraine risque de durer encore longtemps.
