Pourquoi certains retraités ne bénéficient-ils pas de l’augmentation de 5 % ?
En Tunisie, une hausse de 5 % des rémunérations et des pensions a été appliquée en 2026, mais de nombreux bénéficiaires de faibles retraites affirment ne constater aucune amélioration de leurs revenus. L’économiste Ridha Chkandali a dénoncé que les pensions inférieures au salaire minimum garanti ne sont pas concernées par cette augmentation.
Les récentes augmentations des salaires et des pensions en Tunisie pour l’année 2026 suscitent un débat sur l’efficacité des politiques sociales et sur la capacité de l’État à protéger les groupes les plus vulnérables. Les autorités ont appliqué une hausse de 5 % des rémunérations et des pensions, cependant, de nombreux bénéficiaires de petites retraites déclarent ne percevoir aucune amélioration concrète de leurs revenus dans un contexte où les prix continuent d’augmenter et le pouvoir d’achat s’érode.
**Les petites pensions exclues de la hausse ?**
La controverse dépasse la simple question du pourcentage d’augmentation et concerne surtout les modalités d’application de cette revalorisation et son impact réel pour les retraités aux revenus modestes. L’économiste Ridha Chkandali a largement contribué à cette discussion en critiquant ce qu’il appelle la « mère des aberrations » dans l’application des augmentations décidées pour 2026.
Dans une publication sur les réseaux sociaux, il relate avoir été interrogé par un voisin retraité dont la pension mensuelle ne dépasse pas 260 dinars. Celui-ci souhaitait savoir s’il bénéficierait de l’augmentation accordée. Initialement convaincu que tous les retraités seraient concernés, Chkandali affirme avoir découvert que la pension de son voisin était restée inchangée. Après des démarches auprès des services de la Caisse nationale de sécurité sociale, il aurait été informé que les pensions inférieures au salaire minimum garanti ne bénéficieraient pas de cette augmentation.
Selon cette interprétation, seuls les retraités percevant des pensions supérieures au SMIG profitent effectivement de la hausse de 5 %. Chkandali soulève ainsi une contradiction majeure avec le principe de l’État social, s’interrogeant : « Quel rôle social pour un État qui ignore ou exclut la catégorie de revenus la plus faible d’une augmentation ? ». Il estime que les petites pensions devraient être la priorité des politiques de revalorisation pour garantir un revenu proche du salaire minimum garanti, qui est désormais insuffisant face à l’augmentation du coût de la vie. Cette polémique intervient alors que l’inflation continue d’affecter les ménages tunisiens, les dépenses alimentaires, de transport, d’énergie et pour les services de base consommant une part croissante des revenus, limitant ainsi l’impact des augmentations salariales.
**Retraites : l’augmentation de 5 % déjà absorbée par l’inflation**
Quant à l’expert en protection sociale Badr Semmaoui, il a fourni des explications techniques et juridiques sur cette situation. Lors d’une intervention sur les ondes d’Express, il a détaillé que la spécificité des augmentations de 2026 réside dans leur application simultanée à plusieurs régimes sociaux, contrairement aux années précédentes où les revalorisations étaient mises en œuvre progressivement. Cela a généré de nombreuses questions de la part des retraités et des bénéficiaires de petites pensions.
Semmaoui précise qu’une partie des petites pensions est directement complétée par l’État dans le cadre d’aides sociales aux familles en difficulté. Ainsi, l’augmentation de 5 % appliquée à la pension de base pourrait être compensée par une baisse de la contribution publique. En conséquence, le montant total perçu par certains bénéficiaires reste presque inchangé, ce qui explique l’absence d’effet visible de la revalorisation. Bien qu’il admette que cette situation puisse se justifier réglementairement, il estime qu’elle ne répond pas à la problématique sociale liée à la faiblesse des revenus.
L’expert appelle à la création de nouveaux mécanismes afin que les catégories les plus vulnérables puissent réellement bénéficier des augmentations décidées. Il souligne enfin que les dates d’application des revalorisations varient selon les régimes sociaux. Les retraités affiliés à la Caisse nationale de sécurité sociale ont bénéficié de la hausse à partir de janvier 2026 avec le versement des rappels. D’autres régimes, tels que ceux des travailleurs indépendants, des artistes ou des créateurs, appliquent la revalorisation à partir d’avril 2026. Certaines catégories, comme les petits artisans, les agriculteurs ou les employés de maison, n’obtiendront la nouvelle augmentation qu’à partir de 2027 conformément aux textes réglementaires en vigueur.
Semmaoui met en lumière plusieurs lacunes juridiques persistantes depuis des années. Les Tunisiens vivant à l’étranger et affiliés volontairement au régime de sécurité sociale attendent encore la publication des textes permettant la révision de leurs pensions en fonction de l’évolution du niveau de vie. La situation des victimes d’accidents du travail et des maladies professionnelles dans le secteur public reste également en suspens, les dispositions réglementaires nécessaires n’ayant jamais été publiées.
De plus, les affiliés au régime complémentaire des pensions de la CNSS n’ont bénéficié d’aucune revalorisation récente, le montant du point servant au calcul des pensions complémentaires n’ayant pas été modifié depuis 2019.
Au-delà des débats techniques et juridiques, les spécialistes s’accordent sur un constat : le principal défi est la perte de pouvoir d’achat. L’augmentation de 5 % paraît insuffisante face à la montée des prix des produits de base et au rythme d’inflation. Pour de nombreux retraités, l’amélioration des revenus est rapidement absorbée par l’augmentation des dépenses quotidiennes.
Entre les critiques de Ridha Chkandali et les explications fournies par Badr Semmaoui, une question continue de préoccuper le débat public : les augmentations de 2026 accomplissent-elles réellement leur mission sociale, ou les catégories les plus fragiles sont-elles, une fois de plus, exclues des mesures de revalorisation ?
