France

Cette unité du CHU de Nantes ne suit pas les détenus à leur sortie.

Le rendez-vous est fixé à 10 heures au pied du Sillon de Bretagne, immense immeuble de trente étages à Saint-Herblain (Loire-Atlantique). Selon une étude nationale sur la santé mentale en population carcérale, 20,6 % des détenus ignorent où loger à leur sortie de prison.


Le rendez-vous est fixé à 10 heures au pied du Sillon de Bretagne, un immense immeuble de trente étages à Saint-Herblain, dans la Loire-Atlantique. Caroline de Charette, psychiatre, est bien familiarisée avec cet endroit. C’est ici qu’elle retrouve régulièrement Robert, un résident de la tour. Ce mardi matin, elle accompagne l’ancien détenu dans une galerie marchande située à proximité. L’homme de 56 ans doit s’y rendre pour prendre des photos d’identité.

« Sans Caroline, je n’aurais pas fait le déplacement aujourd’hui », confie l’homme aux cheveux colorés. « J’aurais attendu la dernière minute pour refaire mes papiers ou j’aurais tout simplement fini par oublier », ajoute-t-il en ajustant le col de sa chemise qu’il a mise pour l’occasion. Robert est impatient de découvrir le résultat, mais il admet que les frais sont au-dessus de ses moyens. Exceptionnellement, c’est l’équipe mobile transitionnelle (Emot) du CHU de Nantes qui prend en charge les coûts. Depuis octobre 2024, cette unité assiste plusieurs dizaines de patients souffrant de troubles psychiatriques et/ou addictifs à leur sortie de détention.

Lancée par le service médico-psychologique régional (SMPR) du CHU, l’équipe veille à la prise en charge des anciens détenus, les aide sur le plan administratif et facilite leurs démarches avec les structures d’hébergement. Ce modèle, inspiré du CHU de Lille, a été adopté par une dizaine de CHU à travers la France.

Ancienne psychiatre en centre de détention, Caroline de Charette a rapidement compris l’importance d’une telle approche. « Je voyais des personnes entrer et sortir de prison sans cesse, sans possibilité de suivi psychiatrique une fois dehors », se remémore-t-elle, considérant « indispensable » le relais « entre la prison et l’extérieur ».

D’après une étude commandée par la Direction générale de la santé, en 2023, deux tiers des hommes détenus en maison d’arrêt et trois quarts des femmes sortant de détention souffraient d’un trouble psychiatrique ou d’une addiction. « Renforcer les soins à la sortie de prison permet de limiter les rechutes et les nouvelles incarcérations, tout en accompagnant les patients vers le rétablissement », souligne la professionnelle de santé.

Accumulation des incarcérations, Robert a passé plus de quinze ans en prison. L’ancien détenu souffre de plusieurs troubles addictifs ainsi que de troubles psychiatriques exacerbés par ses séjours en détention. Actuellement, il fait face à de fortes périodes d’anxiété et éprouve des pertes de mémoire ainsi que des troubles du sommeil. « La nuit, j’ai beaucoup de pensées, et au cours de la journée, j’oublie pas mal de choses », confie-t-il.

« Le choc carcéral est assez courant et se manifeste chez des détenus qui ont perdu leurs repères en arrivant en prison », précise Caroline de Charette. « Mais l’on observe aussi un choc post-carcéral ». Elle développe : « Les détenus se forgent souvent une idée idéalisée de la sortie de prison, mais se retrouvent fréquemment seuls, sans logement et, dans 90 % des cas, confrontés à des comorbidités addictives. »

D’après une étude nationale sur la santé mentale en population carcérale, 20,6 % des détenus ne savent pas où loger après leur sortie de prison. D’abord sans domicile fixe, Robert a récemment trouvé un logement dans cet immeuble à l’est de Nantes. Ses journées sont désormais passées au centre socioculturel situé au rez-de-chaussée, un lieu qui lui permet de maintenir un semblant de lien social.

Le quinquagénaire était encore détenu la première fois qu’il a entendu parler de l’unité Emot. « J’ai pris le temps de réfléchir avant d’accepter de participer au projet, raconte l’ex-détenu, qui a déjà multiplié les rendez-vous psychiatriques en prison. Je me suis finalement dit que je n’avais rien à perdre, au contraire, tout à gagner. » Avec le recul, Robert estime qu’il ne peut plus envisager sa vie sans l’Emot. Officiellement, le suivi des patients ne doit pas dépasser les six mois, mais dans le cas de Robert, les membres de l’unité ne se privent pas de prolonger son accompagnement.