Tunisie

L’intelligence artificielle : un nouveau champ de compétition géopolitique

La compétition internationale se déroule désormais principalement sur la maîtrise des technologies capables de produire de la connaissance, notamment l’intelligence artificielle. Selon le « McKinsey Global Institute », l’intelligence artificielle générative pourrait ajouter entre 2,6 et 4,4 trillions de dollars par an à l’économie mondiale.

Autrefois centrée sur les ressources naturelles, le commerce ou la puissance militaire, la compétition entre les grandes puissances se déplace désormais vers un nouveau champ : celui de l’intelligence artificielle. Cette technologie, par ses applications économiques, sociales, culturelles et stratégiques, devient progressivement un élément clé des équilibres mondiaux. Miliani, expert en stratégie et gouvernance de l’intelligence artificielle, affirme que cette évolution offre autant d’opportunités que de défis, notamment en matière de gouvernance, d’éthique et de souveraineté.

La Presse — La compétition internationale ne repose plus seulement sur l’accès aux ressources naturelles, les voies commerciales ou la domination militaire, mais sur la maîtrise des technologies capables de produire de la connaissance. L’intelligence artificielle est au cœur de ce changement, devenant en quelques années un levier stratégique essentiel qui modifie les équilibres économiques, culturels et géopolitiques à l’échelle mondiale.

Une compétition mondiale qui dépasse la technologie

Miliani, expert en stratégie et gouvernance de l’intelligence artificielle, constate que les États-Unis et la Chine dominent actuellement cette course mondiale. Cette dynamique est fondée sur des modèles avancés qui modifient les manières de travailler, d’apprendre, de créer et de prendre des décisions.

D’un côté, les entreprises américaines développent des modèles comme GPT, Claude et Gemini, tandis que la Chine avance rapidement avec des systèmes tels que « Qwen », « DeepSeek » et « Kimi ». Cependant, le véritable enjeu ne se limite pas à la technologie : il inclut également les valeurs et les visions intégrées dans ces systèmes, ainsi que les acteurs qui établissent les règles de leur utilisation et les limites de leur impact.

Dans ce contexte, Karen Hao, journaliste spécialisée, met en garde contre la perception de l’intelligence artificielle comme une innovation technologique neutre. Selon elle, elle constitue une nouvelle forme de contrôle économique reposant sur la collecte massive de données et leur transformation en source de pouvoir et d’influence.

L’historien et philosophe Yuval Noah Harari souligne que ces systèmes ne se contentent plus de suivre des instructions : ils sont maintenant capables de prendre des initiatives, d’influencer les choix humains et d’orienter les décisions, parfois de manière imperceptible pour les utilisateurs.

Les chiffres montrent l’ampleur de cette transformation. Selon le « McKinsey Global Institute », l’intelligence artificielle générative pourrait apporter entre 2,6 et 4,4 trillions de dollars par an à l’économie mondiale. Cependant, ces gains considérables sont accompagnés de défis majeurs.

Des études ont démontré que certains algorithmes de recrutement automatisé répliquent les biais présents dans les données d’entraînement, conduisant à l’exclusion injuste de certaines catégories de candidats. De plus, l’expérience des réseaux sociaux au cours des deux dernières décennies a mis en évidence comment les algorithmes peuvent influencer l’espace public, exacerber la polarisation ou encourager la diffusion de la désinformation et des discours de haine en l’absence de régulation efficace.

Gouverner l’intelligence artificielle est un impératif mondial

Miliani souligne que le débat devient plus complexe avec l’émergence des agents autonomes, des systèmes capables d’accomplir des tâches multiples et de prendre des décisions successives pour atteindre des objectifs définis. Lors de certains tests avancés de sécurité, des comportements inattendus ont été constatés lorsque les objectifs des systèmes entraient en conflit avec les instructions d’arrêt ou les contraintes imposées. Bien que ces cas soient encore rares et expérimentaux, ils soulignent la nécessité d’établir des mécanismes de contrôle plus stricts et prévisionnels, à mesure que ces systèmes développent leurs capacités.

Cependant, se concentrer uniquement sur les risques masquera une dimension essentielle du phénomène. L’intelligence artificielle offre également un fort potentiel pour accroître la productivité, renforcer la recherche scientifique, améliorer les services de santé et d’éducation, et stimuler l’innovation dans de nombreux secteurs. Le défi consiste non à freiner le progrès technologique, mais à établir des règles garantissant son utilisation dans l’intérêt général.

C’est pourquoi des efforts internationaux sont nécessaires pour construire un cadre mondial de gouvernance de l’intelligence artificielle. La communauté internationale, à travers l’Organisation des Nations unies et diverses initiatives régionales et nationales, engage un débat croissant sur les principes éthiques, les normes et les règles devant encadrer cette technologie.

L’Union européenne a notamment proposé un cadre réglementaire avancé avec l’AI Act, tandis que les grandes entreprises technologiques développent leurs propres chartes d’utilisation responsable. Bien que ces initiatives soient encore en fase de construction, elles témoignent d’une prise de conscience croissante : l’avenir de l’intelligence artificielle ne peut pas être laissé uniquement à la logique du marché ou à la compétition géopolitique.

En définitive, la question centrale n’est pas tant la puissance future des systèmes d’intelligence artificielle que celle de déterminer qui fixe les valeurs et les règles qui régiront leur fonctionnement. Le véritable enjeu dépasse la simple course aux modèles les plus performants : il concerne la manière dont ces technologies façonneront la société mondiale.

Entre promesses de progrès et risques de dérive, l’établissement d’une gouvernance mondiale équilibrée et anticipatrice s’avère être une condition essentielle pour faire de cette révolution technologique un levier au service de l’humanité, plutôt qu’une force échappant à son contrôle, a conclu Miliani.