Guerre en Ukraine : Kiev ne mène pas la guerre du pétrole à la Russie
Le long de l’autoroute M-14, des camions-citernes échoués s’égrènent sur le bas-côté de la route, devenue l’une des cibles prioritaires de Kiev. En mai, près de 40 % des capacités russes de raffinage primaire du pétrole ont été perturbées, selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky.
Le long de l’autoroute M-14, qui relie la Crimée aux zones occupées du Donbass, dans le sud-est de l’Ukraine, se trouve un grand nombre de camions-citernes en feu. Ces véhicules, abandonnés sur le bas-côté de la route, ressemblent à des cétacés échoués. Cet axe terrestre, essentiel pour relier la Russie et la Crimée occupée, a été surnommé « l’autoroute de la mort » par les Ukrainiens et est devenu une cible majeure pour Kiev.
En 2022, lors du début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, cette dernière a pris le contrôle de segments routiers, y compris la M-14, qui permettent de relier la Russie à la Crimée via un corridor au sud du Donbass, une région occupée. Cet axe, désigné sous le nom de « Novorossia », est devenu fondamental pour l’approvisionnement des troupes russes, surtout après les dommages subis par le pont de Crimée à cause de plusieurs attaques. Pour isoler la Crimée, occupée depuis 2014, et compliquer la logistique militaire russe, l’Ukraine utilise régulièrement des drones pour frapper ce corridor.
Les débris de la « Novorossia » ne représentent pourtant qu’un aspect d’une stratégie de guerre qui cible la logistique de l’ennemi. Raffineries, oléoducs, dépôts de pétrole… En plus des camions-citernes de la M-14, l’Ukraine s’attaque aux infrastructures pétrolières russes presque chaque semaine. Mercredi, des drones ont frappé le terminal pétrolier de Saint-Pétersbourg, situé à plus de 1 100 kilomètres des frontières ukrainiennes.
En mai, Bloomberg a signalé seize attaques contre des installations de production. « À la fin du mois de mai, près de 40 % des capacités russes de raffinage primaire du pétrole ont été perturbées », a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky. « Ces attaques permettent de limiter la production de produits raffinés russes. »
Cela entraîne mécaniquement une diminution des exportations, ce qui affecte les revenus financiers, souligne Thierry Bros, professeur à Science Po Paris et expert en énergies. Le 1er juin, le Kremlin a annoncé l’interdiction des exportations de kérosène jusqu’au 30 novembre, après une restriction similaire sur l’essence début avril. En mai, la production de diesel a chuté d’environ 10 %, s’ajoutant à une baisse de 10 % le mois précédent.
Pour autant, asphyxier la machine de guerre russe semble difficile, selon Thierry Bros. « Je pense que Vladimir Poutine finance ses guerres avec le stock passé du fonds souverain, et non à partir des revenus actuels », déclare-t-il. Au début de 2022, le fonds souverain russe disposait de 175 milliards de dollars d’actifs liquides, mais ce chiffre est tombé à 36,4 milliards de dollars au 1er juin 2025, d’après The Moscow Times. Certains économistes craignent qu’il ne soit épuisé d’ici fin 2026.
Plus concrètement, l’Ukraine vise les sources de ravitaillement de l’ennemi. « Le kérosène et le diesel alimentent les avions et les tanks », rappelle Thierry Bros. La Crimée, prise en étau par cette stratégie, subit déjà des conséquences. Le gouverneur russe de la région occupée, Sergueï Aksionov, a annoncé la mise en place de tickets de rationnement dans les stations-service. Les automobilistes ne peuvent désormais obtenir que 20 litres d’essence par véhicule, et il est interdit de remplir des jerricans.
C’est l’un des effets recherchés par les autorités ukrainiennes. « Cela permet d’indiquer aux citoyens russes que la guerre s’invite chez eux », souligne Thierry Bros. Les Ukrainiens espèrent rappeler aux Russes, élites et population, qu’« l’opération spéciale » est effectivement une guerre qui se déroule aussi sur le territoire russe.
Enfin, l’objectif est de « tenter de créer de la dissension au sein même du régime », ajoute le chercheur. Comme on dit souvent : la Russie est une grande station-service avec une arme atomique. S’attaquer aux produits raffinés soulève la question de la responsabilité de la sécurité des raffineries. Lorsqu’une raffinerie est construite, elle n’est pas conçue pour être résiliente face à des drones, bien qu’il existe maintenant des filets en acier protégeant les raffineries russes. Les propriétaires de ces raffineries pourraient en conséquence en venir à penser que le Kremlin est seul responsable de la sécurité de l’espace aérien russe.
Pour Thierry Bros, les Ukrainiens ont assimilé une règle essentielle des conflits armés : « Si votre ennemi s’attaque à vos infrastructures énergétiques et que vous ne répondez pas, vous avez peu de chances de gagner la guerre. » En ciblant les réservoirs russes, Kiev se lance dans une guerre d’usure. Cette stratégie, à long terme, se matérialise sur le front sud. Le cimetière de camions-citernes le long de la M-14 continue de s’agrandir, témoignant silencieusement de cette guerre du pétrole.

