Belgique

L’Europe dévoile son plan pour préserver sa souveraineté face aux GAFAM.

L’Europe dépense environ 264 milliards d’euros par an pour acheter des produits et des services numériques à des puissances extérieures. La Commission européenne propose une importante mise à jour du règlement de l’UE sur les puces électroniques, le Chips Act 2.0, afin de sécuriser l’approvisionnement en semi-conducteurs.


L’Europe consacre environ 264 milliards d’euros par an à l’achat de produits et services numériques auprès de pays extérieurs. « Dans un monde où géopolitique et technologies sont indissociables, il est temps pour l’Europe de reprendre le contrôle de ses données, de ses chaînes d’approvisionnement et de son avenir, de manière propre et durable », a déclaré Henna Virkkunen, vice-présidente en charge de la souveraineté technologique. « Nous renforçons l’autonomie numérique de l’Europe tout en maintenant notre économie ouverte à nos partenaires mondiaux. »

La Commission européenne propose une mise à jour significative du règlement de l’UE sur les puces électroniques, le Chips Act 2.0, visant à sécuriser l’approvisionnement en semi-conducteurs. Elle présente également un projet de règlement destinée à développer un service de cloud européen et l’intelligence artificielle (IA). « Nous ne pouvons pas nous permettre de dépendre de ces pays pour des technologies qui garantissent le bon fonctionnement de nos hôpitaux, la stabilité de nos réseaux énergétiques et la sécurité de nos services », a souligné Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Ce paquet de mesures vise à promouvoir l’indépendance numérique de l’Union européenne, qualifiée de « souveraineté technologique ».

Pour atteindre cet objectif, Bruxelles prévoit de réserver aux fournisseurs européens les contrats publics en matière d’IA et de cloud dans les secteurs les plus sensibles. « Dans certains cas bien précis, dans des domaines très critiques, il est essentiel que ce soient des prestataires européens qui fournissent les services », a expliqué Henna Virkkunen. « Cependant, cela ne concernera qu’un nombre limité de contrats, la plupart des services numériques dans le secteur public resteront accessibles aux entreprises non-européennes. »

Nicolas Van Zeebroeck, professeur d’économie et de stratégie numérique à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), souligne que l’indépendance numérique complète ne doit pas être un but en soi. « L’indépendance numérique est totalement illusoire. On sera toujours dépendant d’autres acteurs, comme les États-Unis dépendent de la Chine dans divers domaines, et inversement », précise-t-il. « Ce qui est vraiment important, c’est d’avoir des alternatives qui soient fonctionnelles, même si elles ne sont pas aussi complètes, afin de ne pas être complètement enfermés. Le véritable danger, c’est d’être prisonnier. »

Selon les propositions de la Commission européenne, les États devront exiger des fournisseurs d’IA et de cloud des garanties en matière de souveraineté pour les contrats publics. Celles-ci varieront d’une obligation générale de conserver les données en Europe à des exigences renforcées dans les domaines les plus sensibles, comme la sécurité et la défense. « Nous voulons nous assurer que, dans les domaines critiques, nous serons toujours en mesure de contrôler les services et de conserver les données en Europe. Nous ne voulons pas nous retrouver dans une situation où quelqu’un disposerait d’un ‘kill switch’ pour déconnecter nos services », précise Henna Virkkunen.

Un « kill switch », ou interrupteur d’urgence, est un dispositif technique permettant à un fournisseur de désactiver l’accès à un service sans préavis. Les Européens craignent que des prestataires de certains pays n’utilisent de tels dispositifs en cas de crise géopolitique, d’où l’idée de réduire la dépendance à des fournisseurs étrangers dans les secteurs les plus sensibles.

Derrière la question de la souveraineté se pose également celle de la cybersécurité. « Ce n’est pas parce que vous êtes souverain que vous avez la meilleure sécurité », met en garde le professeur en stratégie numérique. Prenons l’exemple de l’ULB, « une université comme la mienne pourrait estimer que ses données ne sont pas suffisamment sécurisées quand elles sont stockées chez Microsoft, car on ignore si les autorités américaines pourraient exiger un accès à nos données. L’alternative serait de stocker mes données sur mes propres serveurs, mais ai-je les moyens de sécuriser mes serveurs aussi efficacement que Microsoft ? Non », explique-t-il. « Je peux me croire souverain parce que je suis chez moi et que donc les autorités américaines ne peuvent pas intervenir, mais en parallèle, les Russes, les Chinois ou les Nord-Coréens pourraient siphonner mes données sans que je m’en rende compte, car je ne suis pas capable de les sécuriser. »

Pour Nicolas Van Zeebroeck, il est crucial de ne pas résoudre le mauvais problème.

Aujourd’hui, il existe déjà des alternatives européennes aux GAFAM (Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon, Microsoft). « Il n’y a quasiment aucun domaine où l’on ne peut trouver d’acteurs européens capables de fournir des services similaires », assure l’expert.

Cependant, pourquoi ne les utilise-t-on pas ? Nicolas Van Zeebroeck identifie le premier problème : « Nos services européens ne sont pas assez puissants pour supporter l’énorme utilisation en Europe. Si tous les utilisateurs européens migraient vers ces plateformes d’un coup, elles s’effondreraient. » Il faudrait également investir massivement dans ce domaine. Mais cela pose la question de savoir si l’Europe en a les moyens. « On n’investit pas si on n’est pas sûr que la demande est présente. Tant que l’infrastructure n’est pas en place, la demande n’ose pas suivre, et il est compliqué de garantir la même efficacité ailleurs », ajoute-t-il.

Une autre question se pose : les services européens seront-ils aussi bons que ceux des GAFAM ? Sont-ils aussi attractifs et faciles à utiliser ? Pour Nicolas Van Zeebroeck, c’est un des problèmes majeurs. « Nous avons été habitués pendant des décennies à Microsoft, Google, WhatsApp ; changer les habitudes des utilisateurs est toujours compliqué. »

Déplacer des millions d’utilisateurs d’une plateforme vers une autre est pratiquement impossible selon lui. « Si tout le monde ne change pas de plateforme en même temps, cela ne servira à rien, tout le monde retournera à ses anciennes habitudes avec le temps. La véritable question est : la création d’offres européennes existe, mais comment faire pour amener les utilisateurs dessus ? Pour l’instant, ce n’est pas du tout clair. »

Quoi qu’il en soit, avant d’atteindre l’indépendance numérique en Europe, il faudra faire preuve de patience. Ces transformations pourraient prendre plusieurs années.