Omer Bartov qualifie l’offensive israélienne de « génocide » contre Gaza.
L’historien israélo-américain Omer Bartov a été l’invité du Monde en Direct mercredi pour discuter de son livre Israël, une course vers l’abîme, et a affirmé que la société israélienne a profondément changé après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1200 morts. Selon les autorités locales, près de 73.000 personnes ont été tuées dans la bande de Gaza depuis le début de l’offensive israélienne lancée en représailles à l’attaque du Hamas.
À l’occasion de la publication de son livre *Israël, une course vers l’abîme* au début de mai, l’historien israélo-américain Omer Bartov a été invité de *Monde en Direct* mercredi. Selon lui, la société israélienne a subi un changement profond à la suite des attaques du Hamas le 7 octobre 2023, qui ont causé 1200 morts. Elle se trouve prisonnière d’une combinaison de traumatisme, peur, colère et désir de vengeance, déclare le professeur d’histoire européenne à l’université de Brown, aux États-Unis : « C’est cela qui a ouvert la porte à la violence. »
En effet, près de 73 000 personnes ont perdu la vie dans la bande de Gaza depuis le début de l’offensive israélienne lancée en réponse à l’attaque du Hamas, d’après les autorités locales. Deux millions d’habitants de l’enclave palestinienne ont été déplacés à cause des bombardements. Israël contrôlerait actuellement environ 64 % de la bande de Gaza, gravement touchée par les frappes de l’État hébreu.
Pourtant, Omer Bartov affirme que les Israéliens sont dans un état de déni. « La plupart des Israéliens refusent de reconnaître leur rôle à Gaza, le fait qu’on a mené une destruction systématique de Gaza et de sa population, » déclare-t-il.
« Et c’est également un déni de la propre situation du pays, » continue-t-il, « car ce n’est finalement qu’en remettant en cause les conditions profondes de l’existence d’Israël depuis 1948, à savoir cette relation entre les Israéliens et les Palestiniens, entre les Juifs et les Arabes palestiniens, c’est en prenant cela en compte que l’on pourra sortir de cet engrenage de la violence qui fait partie de l’existence de l’État d’Israël. »
Omer Bartov se rappelle avoir averti dès novembre 2023 dans une tribune du New York Times que l’offensive israélienne risquait de se transformer en génocide. « Le fait de priver la population palestinienne d’eau, de vivres, de les qualifier d’animaux qui doivent être traités comme tels : ce type de déclaration dans la bouche de certains politiques semble en fait avoir donné un blanc-seing aux opérations de Tsahal (l’armée israélienne) qui a voulu annuler la bande de Gaza, rendant ainsi le territoire inhabitable ou remettant en cause l’existence des Palestiniens en tant que groupe. »
Avec le recul, le spécialiste de la Shoah estime que les opérations israéliennes à Gaza correspondent à une logique génocidaire selon la définition de la Convention des Nations Unies de 1948, même si la majorité des Israéliens ne peuvent pas l’admettre.
« En Israël, la plupart de ceux qui entendent le mot génocide l’associent évidemment à l’Holocauste, » explique-t-il, « en disant qu’il est impossible qu’Israël puisse faire aujourd’hui à d’autres ce qui lui a été fait durant la Shoah. Et c’est cela qui a justifié la légitimité de la création de l’État d’Israël en 1948 et puis, la même année, l’adoption de la résolution des Nations Unies sur la prévention et la poursuite des crimes de génocide. »
L’historien insiste sur le fait qu’un génocide ne doit pas être comparé uniquement à la Shoah, qui « était un génocide avec des traits très particuliers. » Il affirme que même si Gaza n’est pas comparable à l’Holocauste, cela n’empêche pas d’utiliser juridiquement le terme « génocide » si les critères sont remplis. Et selon lui, ils le sont.
Omer Bartov critique vigoureusement les États-Unis, les qualifiant de « complices » de l’opération génocidaire israélienne. « Les États-Unis, en novembre ou décembre 2023, auraient pu dire au Premier ministre Netanyahou : ‘Il faut mettre un terme à ce type d’action dans une semaine ou deux. Sinon, tu t’en tireras tout seul.’ Et Netanyahou aurait dû arrêter ses opérations parce qu’il dépendait totalement des États-Unis pour ses approvisionnements en munitions, le soutien économique et diplomatique. »
Il accuse également plusieurs pays européens de ne pas être intervenus.
L’historien appelle aussi à reconnaître le lien entre la Shoah et la Nakba, qui représente le déplacement massif des Palestiniens en 1948. « Beaucoup des survivants de la Shoah se sont retrouvés en Palestine et étaient soldats dans les forces israéliennes qui ont mené ces raids en 1948 et donc qui ont été associés à la Nakba. Beaucoup de ces soldats se sont retrouvés ensuite hébergés dans des maisons de Palestiniens qui ont été expulsés d’Israël. »
Il ne considère pas ces événements comme identiques, mais estime qu’ils sont historiquement et psychologiquement liés dans la construction des identités israélienne et palestinienne. « Souvent, » observe-t-il, « on oppose, on met en concurrence ces deux concepts, plutôt que de permettre aux deux groupes concernés de comprendre l’autre, de faire preuve d’empathie, de tendre la main et de voir ces deux événements comme un point de lecture commun, plutôt qu’un élément qui divise. »
Sur le plan personnel, Omer Bartov dit ne plus se reconnaître dans le sionisme actuel, qu’il décrit comme étant marqué par le suprémacisme juif, le racisme et une violence génocidaire. Il affirme néanmoins qu’Israël a le droit d’exister, mais qu’il devrait devenir un État garantissant l’égalité des droits entre tous les citoyens, qu’ils soient Juifs ou Palestiniens.

