Tunisie

Affaire de l’appareil secret d’Ennahdha : interrogatoires des prévenus terminés

La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près le Tribunal de première instance de Tunis a achevé, ce vendredi soir 22 mai 2026, l’interrogatoire des prévenus placés en détention dans le cadre de l’affaire dite de « l’appareil secret du mouvement Ennahdha ». Sur 35 accusés, 5 sont placés en détention provisoire, dont le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi.

La chambre criminelle spécialisée dans les affaires de terrorisme près le Tribunal de première instance de Tunis a terminé, ce vendredi soir 22 mai 2026, l’interrogatoire des personnes accusées, actuellement en détention, dans l’affaire désignée comme « l’appareil secret du mouvement Ennahdha ». Parmi eux se trouvent l’ancien directeur central de la lutte contre le terrorisme d’El Gorjani, le dirigeant d’Ennahdha Abdelaziz Deghsni, ainsi que l’ancien directeur général des services spécialisés du ministère de l’Intérieur.

La chambre criminelle a annoncé que l’interrogatoire des autres accusés, qui sont libres, se poursuivra mardi prochain.

Vendredi dernier, le tribunal avait commencé par interroger Ali Laarayedh, dirigeant d’Ennahdha et ancien ministre de l’Intérieur, ainsi que son ancien conseiller.

35 accusés, dont 5 en détention

Les investigations concernant ce dossier impliquent 35 accusés. Parmi eux, 5 sont sous mandat de dépôt dans le cadre de cette affaire, y compris le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi. De plus, 7 autres sont détenus dans le cadre d’autres affaires, comme Ali Laarayedh et Fathi Baldi. Par ailleurs, 12 accusés sont comparaissants libres et 11 autres sont en fuite, dont Mustapha Kheder.

Le dossier sur « l’appareil secret du mouvement Ennahdha » a été ouvert en 2022 à la suite d’une plainte déposée par le collectif de défense des deux martyrs, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi.

Le parquet près le Tribunal de première instance d’Ariana s’était initialement saisi de l’affaire, mais a décidé en septembre 2023 de la transférer au Pôle judiciaire de lutte contre le terrorisme, qui est la juridiction compétente pour traiter les affaires liées au terrorisme.

« Le dossier originel des assassinats »

Le collectif de défense des deux martyrs, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, considère le dossier de « l’appareil secret d’Ennahdha » comme une composante essentielle de l’affaire originale des assassinats politiques, incluant d’autres aspects tels que l’affaire de « la chambre noire du ministère de l’Intérieur ».

Ce collectif a insisté à plusieurs reprises sur le fait que la vérité complète concernant les assassinats politiques en Tunisie en 2013 ne pourra être entièrement révélée tant que les autres dossiers impliquant les commanditaires, les financiers et les complices ne seront pas jugés.

Une étude inédite de l’Organisation Tunisienne des Jeunes Médecins (OTJM) révèle que 73 % des jeunes praticiens ont subi au moins une agression durant leurs trois à quatre premières années d’exercice en hôpital public. Un médecin sur huit a été menacé avec une arme blanche. N’ayant aucune stratégie nationale et sans budget alloué en 2026 pour y faire face, 82 % des jeunes médecins envisagent de quitter le secteur public. Wajih Dhokkar, président de l’OTJM, alerte sur cette situation dans une intervention sur les ondes d’Express FM.

Wajih Dhokkar précise que l’enquête a été menée auprès d’environ 730 jeunes médecins répartis sur 24 gouvernorats du pays, pendant une période de trois à quatre années de début de carrière.

Les résultats sont révélateurs : 73 % des participants rapportent avoir subi au moins un acte de violence durant cette brève période.

Le président de l’organisation indique que la violence revêt de multiples formes—verbale, physique ou par menace armée—et qu’elle est rarement unique : dans 96 % des cas, l’agression est verbale, mais elle est souvent accompagnée d’autres formes de violence.

Plus inquiétant encore, un médecin sur huit, soit 12 %, a été menacé avec une arme blanche, un taux que le responsable associatif qualifie de quasi sans équivalent au niveau mondial.

Il constate également que 65 % des agressions ne sont pas déclarées et que 68,5 % se produisent sans aucune mesure de sécurité en place.

Il illustre ce problème avec un incident survenu la veille même de la conférence de presse : une infirmière a été menacée à l’arme blanche en service hospitalier, ce qui a entraîné un arrêt de travail de plusieurs heures.

Les accompagnants des patients, premiers vecteurs de violence

Wajih Dhokkar met en lumière un fait qui distingue nettement la Tunisie d’autres pays : plus de 57 % des agressions sont commises non pas par les patients eux-mêmes, mais par leurs accompagnants.

En France, les données d’un observatoire national montrent que plus de 70 % des actes de violence proviennent directement des patients.

Cette différence s’explique, selon lui, par l’afflux excessif d’accompagnants qui envahissent les services d’urgence, parfois jusqu’à vingt ou trente personnes pour un seul patient, causant surpopulation, attentes prolongées et frustrations qui se retournent contre le personnel médical.

Le responsable associatif précise qu’en outre, plus de 60 % des incidents surviennent durant les gardes de nuit, aux urgences, là où la présence sécuritaire est la plus faible.

Il rapporte avoir travaillé dans des hôpitaux où seuls trois agents de sécurité étaient chargés de surveiller l’ensemble de l’établissement—un pour les urgences et un autre pour la totalité de la structure—rendant toute protection efficace illusoire.

Dans les cas où une intervention a eu lieu, les jeunes médecins font état d’une insuffisance d’assistance.

L’intervenant relie directement ce problème au manque d’aides-soignants, qui sont chargés d’assister le patient dans ses besoins quotidiens sans acte médical. Leur absence contraint les familles à rester auprès des malades.

Il rappelle qu’actuellement, plus de 4 500 personnes sont au chômage depuis 2011 et pourraient occuper ces postes, permettant ainsi aux familles de quitter sereinement l’établissement après les heures de visite.

82 % prêts à quitter l’hôpital public : la désertification médicale en marche

Sur le plan humain, Wajih Dhokkar décrit un impact à la fois immédiat et structurel. Il évoque sa propre expérience : ayant été victime de cinq à six agressions durant sa carrière, la plupart donnant lieu à des poursuites judiciaires, il raconte avoir dû quitter les urgences de Bizerte, les laissant sans médecin, pour aller seul déposer plainte au commissariat, attendant une à deux heures, puis rejoignant son poste.

Le processus légal lui-même devient donc un facteur d’abandon du service, d’autant que les représentants légaux des hôpitaux sont quasiment toujours absents lors de ces démarches et que les familles des agresseurs exercent parfois des pressions sur les victimes.

Collectivement, 82 % des jeunes médecins interrogés déclarent envisager de quitter les hôpitaux publics, évoquant l’insécurité et l’absence de protection physique comme raisons principales.

L’activiste rapporte que des témoignages recueillis au cours de l’étude font état de syndromes post-traumatiques, de peur de retourner au travail et de départs effectifs six mois à un an après une agression.

Il avertit que toute forme de violence contre un soignant constitue une invitation directe à quitter le secteur, voire le pays, et qu’à terme, il ne restera plus personne pour soigner dans les hôpitaux publics tunisiens.

Zéro euro budgété en 2026 : l’État absent de la lutte contre les violences

Sur ce point, le président de l’organisation se montre particulièrement critique. La loi de finances 2026 ne prévoit aucune allocation pour une stratégie nationale contre la violence en milieu de soins : pas un centime pour des campagnes de sensibilisation, aucun suivi juridique systématique, aucune assistance psychologique pour les victimes. Wajih Dhokkar déplore également l’absence quasi totale de représentants légaux dans les hôpitaux lors des dépôts de plainte.

L’intervenant confirme que le ministre de la Santé intervient parfois personnellement en cas d’incident relayé par les médias, allant même jusqu’à répondre durant la nuit aux situations médiatisées.

Cependant, il indique qu’il y a un grand fossé entre ces réactions ponctuelles et l’absence de toute politique structurelle, ce qui reflète une tendance à ne s’intéresser aux sujets que le temps d’un buzz avant de les oublier.

Quatre axes pour enrayer le phénomène : ce que font les autres pays

S’appuyant sur les expériences comparées, Wajih Dhokkar propose une réponse articulée autour de quatre piliers.

Le premier est l’établissement d’un observatoire national de la violence en milieu de soins, le ministère de la Santé ne disposant actuellement d’aucune donnée agrégée concernant les types, lieux, fréquences et profils des incidents.

L’étude de l’OTJM est mise à la disposition des autorités pour servir de base à cet outil.

Le deuxième axe concerne le cadre législatif : il est nécessaire de mettre en place des textes clairs, assortis de sanctions dissuasives.

En Arabie saoudite, toute agression verbale ou physique dans un établissement de santé peut entraîner jusqu’à dix ans d’emprisonnement.

En France, un observatoire national produit des rapports annuels permettant un pilotage précis des politiques de prévention.

Le troisième axe vise à réguler strictement la présence des accompagnants, qui sont identifiés comme le principal vecteur de violence en Tunisie, par le respect des horaires de visite et la mise à disposition d’un nombre suffisant d’agents de sécurité pour faire respecter ces règles, conjointement avec le déploiement d’aides-soignants pour rendre cette limitation acceptable pour les familles.

Le quatrième axe concerne la prise en charge psychologique des victimes. L’activiste note qu’en Tunisie, contrairement à de nombreux pays ayant mis en place des mécanismes de soutien, les soignants agressés sont laissés à eux-mêmes, conduisant à des ruptures différées mais inévitables avec le service public.