France

« La position dominante de Canal+ existe toujours : peut-on zapper Bolloré ? »

« Bouhouuuu. Bolloré encu** » a été entendu dans une salle de projection du 79e Festival de Cannes. Plus de 600 signataires ont dénoncé l’emprise supposée de Vincent Bolloré sur le septième art dans une tribune publiée par Libération la veille de la cérémonie d’ouverture.

« Bouhouuuu. Bolloré encu** ». Ces mots n’ont pas été prononcés lors d’une manifestation antifasciste, mais bien dans une salle de projection du 79e Festival de Cannes. Le générique défile sur l’écran lorsque le logo de Canal+, premier financeur privé du cinéma français, apparaît.

Dans une tribune publiée par Libération la veille de la cérémonie d’ouverture, plus de 600 signataires dénoncent l’emprise supposée de Vincent Bolloré sur le septième art. Aujourd’hui, 651 nouveaux noms viennent s’ajouter à cette liste. Cette prise de parole reflète une inquiétude au sein du milieu : celle de voir un acteur déjà central dans le financement du cinéma français acquérir une influence croissante sur ses récits. Mais une question persiste : le monde du cinéma peut-il réellement se passer de Vincent Bolloré ?

Canal+, pilier du cinéma français : plus qu’un simple acteur économique

Bien que la tribune dénonce l’emprise de Bolloré, une réalité économique s’impose : son groupe a occupé depuis des années une place centrale dans le financement du septième art. Cette position n’est d’ailleurs contestée par presque personne sur la Croisette, même parmi ceux qui partagent les inquiétudes exprimées dans la tribune. « Canal+ est au centre, au cœur du cinéma français », résume Jeanne Herry lors de la conférence de presse du film Garance.

Derrière ce lien presque affectif mentionné par la réalisatrice se cache surtout une architecture économique construite depuis plusieurs décennies. Thomas Paris, économiste spécialiste des industries créatives, précise que cette position dominante ne date pas de Vincent Bolloré, mais fait partie de l’histoire même du cinéma français : « L’architecture du cinéma français a été bâtie depuis la création du CNC, puis avec celle de Canal+ en 1984. La chaîne cryptée a immédiatement eu une place centrale dans le cinéma. On lui a accordé une sorte d’exclusivité, pour ne pas dire un monopole sur plusieurs aspects, notamment la télévision payante, la diffusion de films, le sport et le porno à l’époque. »

Il rappelle également qu’en échange de ces avantages, des obligations ont été imposées au groupe : « C’était une entreprise privée à qui on a octroyé une position privilégiée, en contrepartie de certains engagements : financer les films français et diffuser les films. Depuis sa création, Canal+ est vraiment au cœur du modèle économique du cinéma français. Sa position dominante a toujours existé. »

Un équilibre auquel contribuent aussi d’autres acteurs majeurs. « Aujourd’hui, nous avons trois grandes entités qui financent le cinéma français : France Télévisions, Canal+, et le CNC », rappelle Alain Attal, producteur du film Garance. Toutefois, malgré cet écosystème pluriel, Canal+ reste un acteur difficile à négliger. « Il est très difficile aujourd’hui de faire des films sans Canal+ », conclut Thomas Paris.

Quand la question n’est plus économique mais idéologique

Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles dans les industries culturelles, où la concentration est souvent synonyme d’une uniformisation des œuvres. Mais l’économiste note qu’une autre crainte s’est ajoutée : « L’autre crainte, c’est : gros acteurs = mainmise sur les imaginaires. » Selon lui, la tribune va au-delà de la seule question économique : « C’est une tribune de citoyens inquiets de la place prise par un acteur porteur d’une idéologie affichée dans ce secteur. »

Anna Mouglalis, actrice et signataire du texte, partage cette inquiétude. Interrogée par 20 Minutes, elle déclare : « Canal+, c’est quand même le premier financeur du cinéma européen. Et pour l’instant, ils n’interviennent pas sur les choix. Mais jusqu’à quand ? ». Elle interroge également la place du financement public : « La culture est attaquée, remise en question, déconsidérée… Ce financement public est notre garant d’une liberté de création qui existe et que Bolloré menace. »

Cependant, Arthur Harari, réalisateur de L’Inconnue en compétition à Cannes et co-scénariste d’Anatomie d’une chute, lauréat de la Palme d’or il y a trois ans, nuance cette position. En conférence de presse, il explique avoir signé la tribune moins par adhésion totale à son contenu que par souhait d’ouvrir un débat : « Il faut nommer les choses quand elles existent… Quand quelque chose n’est pas dit, ça pourrit. » Néanmoins, il souligne une distinction : « Canal+ est garant… de la diversité du cinéma » et ajoute : « Je n’assimile pas Canal+, le système d’aide, au groupe Bolloré. » Interrogée par 20 Minutes, Mélanie Thierry déclare : « Je ne ressens pas encore ce danger-là. Je n’ai pas l’impression qu’il n’y a que des films de fachos ou d’extrême droite qui soient en haut de l’affiche. J’ai l’impression qu’il y a de la place pour des films politiques et sociaux. »

Le cinéma français peut-il réellement se passer de Bolloré ?

« Je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune… La limite est là », a déclaré Maxime Saada, président du directoire de Canal+. Ce propos a jeté un malaise dans le cinéma français. Si pour Thomas Paris, la tribune vise surtout à questionner l’augmentation de l’influence de Bolloré sur la chaîne de production des films, cette réponse n’a pas apaisé les tensions. Selon lui, cette prise de position va au-delà d’une simple réaction immédiate : « C’est une posture qui dit des choses », analyse-t-il. « Il dit : « vous nous accusez d’utiliser Canal+ au service d’actions malhonnêtes si on avait UGC. Là, nous n’avons pas UGC, mais nous arrêtons quand même de travailler avec vous. Ce pouvoir, nous l’avons déjà entre les mains. Je l’utilise maintenant pour vous montrer qu’on ne l’avait encore jamais utilisé. » »

Cependant, l’économiste ne pense pas qu’une rupture entre Canal+ et le monde du cinéma soit à envisager. « Il y aura des négociations, comme il y en a toujours eu entre Canal+ et les acteurs, car il existe des intérêts à la fois convergents et divergents. Mais tout le monde a intérêt à trouver un terrain d’entente avec Canal+ afin que la chaîne puisse continuer à financer le cinéma français. »

Malgré les inquiétudes exprimées, réalisateurs et producteurs affirment n’avoir jamais ressenti d’ingérence artistique directe. « Moi et Alain (Attal), en tant que producteurs, nous nous sentons très soutenus et jamais influencés artistiquement », précise le producteur Hugo Sélignac. De son côté, le réalisateur Pierre Salvadori a exprimé quelques jours auparavant : « Tant que je ne me sens pas trahi à cet endroit-là… je suis à l’aise. »

Pour le metteur en scène Thomas Jolly, la réponse doit aussi être recherchée ailleurs : « Je n’ai pas été sollicité pour signer car la tribune était, pour l’instant, réservée aux personnalités du monde du cinéma. Mais je pense qu’il faut signer des tribunes, créer des œuvres, écrire des livres. Cette année, vingt-deux films concourent pour la Queer Palm… cela indique une forme de résistance. »

Dans un communiqué publié ce mardi 19 mai, la Société des réalisatrices et réalisateurs de films (SRF) a exprimé son soutien aux cinéastes qui manifestent « librement leur opinion et leurs inquiétudes légitimes », tout en rappelant l’importance d’un système fondé sur « le dialogue, la négociation et le compromis ». L’organisation propose désormais une médiation entre les signataires de la tribune et Canal+, afin de « rétablir une confiance qui permette à tous de travailler sereinement ». Car, aujourd’hui, il est difficile d’imaginer le financement d’un film sans Canal+.