Comment la techno, née de Noirs et marginalisés, est devenue capitaliste ?
Les Nuits sonores célébreront leur 23e édition à Lyon cette semaine, avec un pass à 135 euros pour des performances d’artistes internationaux tels que Juan Atkins, considéré comme l’un des pères fondateurs de la techno de Detroit. Selon un rapport du CNM, seulement 14 % des artistes programmés dans les festivals de musiques actuelles en France sont des femmes ou des personnes de minorités de genres.
Un pass à 135 euros, des têtes d’affiche internationales, La Sucrière et les Grands Locos comme lieux emblématiques… Les Nuits sonores, qui célèbrent cette semaine leur 23e édition à Lyon, sont devenues l’un des événements majeurs de la musique électronique en Europe. Cette année, Juan Atkins, l’un des pères fondateurs de la techno de Detroit avec The Belleville Three, qui a d’ailleurs conceptualisé le terme « techno » avec son morceau Techno City de Cybotron, est au programme du festival.
Pour ceux qui l’ignorent, la techno ne provient pas de Berlin ou d’Allemagne, mais bien des États-Unis. « La house et la techno ont été créées à la fin des années 1970 et au début des années 1980, à Detroit, Chicago, New York, par des DJ et des producteur.ices racisé.es noir.es, dans des espaces souvent underground et illégaux », rappelle Laure Togola, cofondatrice du collectif Au-delà du club et Réinventer la nuit. « C’étaient des personnes qui souffraient dans leur vie quotidienne, qui subissaient des violences, qui ont créé des espaces pour se retrouver, se représenter et éprouver de la joie, poursuit-elle. C’étaient des personnes gays, exclues de la société, ainsi que des populations noires et latino, pauvres et précaires. »
Le grand effacement
A la fin des années 1980, la musique traverse l’Atlantique. « La techno a d’abord atterri en Angleterre et en Allemagne, deux pays qui ont servi de relais tout en la transformant un peu », explique Laure Togola, qui sortira un podcast sur le sujet le 21 juin. « Lorsqu’elle arrive en France, c’est via la culture rave anglaise d’Acid house de Londres, à bord de camions transportant les sound systems. Et dans ces camions, il n’y a pratiquement que des personnes blanches. Cela a contribué à un effacement majeur en termes de visibilité et de représentation », précise la directrice artistique.
Frédéric Trottier-Pistien, anthropologue de la musique et auteur d’une thèse sur la scène techno de Detroit, a également observé ce changement lors du passage de la techno en Europe. « Progressivement, en Angleterre, avec le développement et la popularisation de cette musique, elle va perdre ses racines et ses origines. Ou du moins, la narration autour de ses luttes, c’est-à-dire créer des communautés de soutien à travers la danse pour des minorités, indique-t-il. Ces communautés vont totalement être invisibilisées avec la blanchisation du milieu. »
En France, les publics qui assistent à ces raves illégales sont « des gens qui ont les moyens de prendre ce risque », fait observer Laure Togola. Elle évoque également que les personnes noires en France ne sont pas les mêmes que celles des États-Unis. « Quand la techno arrive, c’est la première génération d’immigrés en France, dit-elle. Ils vivent déjà dans des cultures musicales fortes qui se développent à ce moment-là. Et ils ne savent même pas que ce sont des Noirs qui leur ressemblent qui ont créé cette musique. »
L’institutionnalisation a lissé la culture techno
Rapidement, avec l’arrivée des musiques électroniques dans les années 1990, la French Touch voit le jour. « La France s’est appropriée et est devenue une nation des musiques électroniques, célébrée par des artistes très différents de ceux qui ont initié la musique et la culture club au départ », note Laure Togola. Elle rappelle que les personnes ayant les moyens de voyager pour chercher cette culture à New York et d’exporter cette musique, c’est-à-dire, les futurs artistes de la French Touch, étaient « des personnes plutôt aisées ».
« La France a toujours privilégié les artistes blancs et bourgeois. En popularisant les musiques électroniques, elle a également gommé tout l’aspect social et contestataire qui entourait la culture de la fête, à l’origine difficilement acceptée. Cette histoire n’est pas racontée en France », déplore Laure Togola, qui milite pour un travail d’archives et de transmission accru. « Avec cette volonté d’invisibilisation, les gens, sans forcément en avoir conscience, consomment la techno en pensant qu’elle vient de Berlin », ajoute-t-elle.
En France, un changement de la culture techno s’opère rapidement. Samuel Lamontagne, chercheur et auteur d’une enquête de référence publiée dans la revue Jefklak, a documenté comment les politiques publiques parisiennes ont, à partir de 2010, délibérément instrumentalisé les musiques électroniques à des fins économiques et touristiques. « Progressivement, les clubs de musique électronique sont devenus des industries, des entreprises, résume Laure Togola. Si l’objectif premier est de faire de l’argent, toutes les questions sociales, comme rendre les prix accessibles ou traiter les discriminations à l’entrée, ne seront pas une priorité. »
La gentrification culturelle, un cycle perpétuel
Samuel Lamontagne décrit un phénomène de « gentrification » de la techno, avec des lieux festifs en banlieue parisienne devenus « branchés ». « Dans ces espaces très institutionnalisés, il existe vraiment un fantasme de la fête underground, des raves, et de toutes les fêtes spontanées. On va prendre les normes, le décor, les codes de ces fêtes underground pour vendre un ticket à 30 euros à des personnes qui n’ont jamais vraiment eu accès à ces espaces, en les dépouillant de toute leur dimension politique et contestataire », souligne Laure Togola, citant les travaux du chercheur. Ce dernier appelle ce phénomène une « patine alternative », où les formes esthétiques de la contre-culture sont soigneusement reproduites mais vidées de leur substance politique.
Ce phénomène suit une mécanique bien établie. « À l’origine, les espaces underground sont créés par des personnes marginalisées, parce qu’elles n’ont pas d’autres lieux. Comme ces espaces sont désirables pour les personnes du »centre » [blanches bourgeoises], elles vont les coloniser peu à peu, les dénaturer… C’est la gentrification de la culture. Mais ces publics vont consommer la fête puis repartir tranquillement chez eux, car ils ne veulent pas non plus l’avoir sous leur fenêtre », dénonce Laure Togola.
Ce basculement efface également les origines queer du mouvement techno. Des mécanismes observés par Mathis Laquay dans son mémoire consacré aux soirées techno et aux identités queer. Il fait remarquer que dès que la disco, puis la house, puis la techno atteignent le grand public, les communautés fondatrices sont repoussées vers les marges. À sa remarque, la structuration d’un marché économique attractif pour la techno, la diminution de sa charge symbolique politique et l’extension de ses codes culturels à un public plus large ont réduit la place et le rôle de la communauté queer « à de simples enjeux de visibilité et d’inclusivité ».
« Le dancefloor a toujours été politique »
À toutes ces dimensions économiques et institutionnelles s’ajoute une logique de représentation. Selon un rapport du CNM, seulement 14 % des artistes programmés dans les festivals de musiques actuelles en France sont des femmes ou des personnes de minorités de genre. Face à ce constat, des collectifs s’efforcent de renouer avec l’héritage politique de ces cultures.
Alors, les Nuits sonores sont-elles partie du problème ou de la solution ? « Il y a un véritable travail de réflexion sur la culture électronique, notamment à travers la partie Lab qui soulève toujours des questions pertinentes, ancrées dans l’époque », souligne Laure Togola, qui est intervenue plusieurs fois lors du festival. Elle affirme que ces enjeux concernent aussi la programmation, avec « les mécanismes d’identification, le fait de se sentir bienvenu et légitime ». Mais cela ne suffit pas à ses yeux. Il est également nécessaire de revoir « le partage des capitaux » pour parvenir à un modèle économique le plus « égalitaire possible ».
Sur ce point, Frédéric Trottier-Pistien insiste : « Depuis le départ, la fête et les musiques électroniques sont politiques, insiste-t-il. Les raves et les free parties, c’étaient contre l’Etat et contre le capital, avec l’idée de fédérer une communauté de personnes qui ne se sentent pas intégrées par aucune institution. » Il conclut : « Si l’on entend la politique comme le fait de changer la société de manière progressive, en incluant les minorités et une diversité de personnes non reconnues par les institutions, alors oui, le dancefloor est éminemment politique. »

