France

Le mot « anarchomicide » dans le dictionnaire : éveil ou surenchère ?

« Narchomicide », créé en 2023 par Dominique Laurens, désigne un meurtre lié au trafic de drogue. En 2025, Jean-François Gayraud a pointé une « ambiguïté » dans ce terme, précisant qu’il pourrait laisser croire que les gangsters se contentent de se tuer entre eux, ce qui n’est pas le cas.

Le terme « narchomicide » a fait son apparition dans le vocabulaire français en raison de la violence. Ce mot, qui combine « narcobanditisme » et « homicide », a été créé en 2023 par Dominique Laurens, l’ancienne procureure de Marseille. Cette année-là, près de 50 personnes ont été assassinées à Marseille, en raison d’une guerre entre clans liés au trafic de drogues.

Ce mot a été largement adopté par des journalistes, avocats et magistrats, dépassant ainsi le cadre des Bouches-du-Rhône. Trois ans plus tard, « narchomicide » a été intégré dans la nouvelle édition du Petit Robert, avec environ 150 autres mots et expressions. La définition est simple : « Un meurtre lié au trafic de drogue ». Dominique Laurens a précisé à l’époque sur France Info : « On n’est pas véritablement dans la notion de règlement de comptes, mais vraiment sur des homicides liés au narcobanditisme ».

Un problème identifié

Le sénateur LR du Rhône, Etienne Blanc, souligne que « l’assassinat ou le meurtre sous prétexte du trafic de drogue, ce n’est pas une circonstance aggravante dans notre Code pénal ». Il estime que l’utilisation de ce terme dans le vocabulaire indique que la question du narcotrafic occupe une place bien définie, voire dominante, dans le domaine criminel. Avec le sénateur PS de Saône-et-Loire Jérôme Durain, il est corapporteur d’une enquête parlementaire sur le sujet en France, dont les conclusions ont conduit à la adoption d’une loi contre le narcotrafic l’été dernier.

Pour le sénateur, le déni quant à « la puissance par le nombre, la violence et l’argent de ces organisations criminelles » a été remplacé par un « éveil des consciences ». Il ajoute : « Qu’on aille chercher un mot spécifique, c’est la marque d’une inquiétude et de l’identification d’un problème particulier dans notre société. Et si on l’identifie, alors ça veut dire que c’est grave ».

Un label de la surenchère

Cependant, la pertinence de ce néologisme est contestée. Clotilde Champeyrache, directrice du pôle sécurité, défense et renseignement du Conservatoire des arts et des métiers (Cnam) et spécialiste de la mafia, exprime des réserves face à une « surenchère ». Selon elle, des termes comme « narcoterrorisme » et « narco-État » se multiplient, mettant l’accent sur un seul aspect : le trafic de stupéfiants. Elle s’interroge sur le sort des autres activités illégales et criminelles. « Cela biaise le regard et empêche de voir tout l’écosystème qui entoure les organisations criminelles », ajoute-t-elle.

Clotilde Champeyrache souligne également le sort des mineurs, souvent recrutés par la criminalité organisée via les réseaux sociaux. Elle précise qu’ils ne font pas nécessairement partie d’organisations criminelles de narcotrafic, mais accomplissent des tâches pour de l’argent, tout comme ils le feraient pour d’autres activités illégales. En 2025, Jean-François Gayraud, commissaire général de la police nationale, a relevé auprès de l’AFP une « ambiguïté » dans ce terme, qui peut donner l’impression que les gangsters s’entretuent uniquement entre eux, ce qui est erroné.

Retrouvez ici tous nos articles sur le narcotrafic

Clotilde Champeyrache juge qu’il semble y avoir un « label » attribué à des activités qui existaient déjà mais suscitaient moins d’émotions. Elle rappelle que les règlements de comptes et les poussées de violence font partie du monde criminel depuis longtemps. Selon elle, le fait de devoir inventer ce terme pour souligner un lien avec le trafic de stupéfiants n’apporte pas nécessairement une grande valeur ajoutée. Elle avertit que cette étiquette de « narco » pourrait même être « valorisante », car susceptible de provoquer la peur ou un engouement médiatique.