La Qadiriya Boutchichiya ne cède pas à ses détracteurs.
La confrérie Qadiriya Boutchichiya a publié un communiqué visant à clarifier des rumeurs et à affirmer la légitimité du Docteur Moulay Monir Al-Qadiri Boutchichi en tant que cheikh légitime de la confrérie. Durant le mois de Ramadan, près de 70 activités spirituelles et culturelles ont été organisées tant au Maroc qu’à l’étranger, soulignant l’engagement collectif des adeptes.
La confrérie Qadiriya Boutchichiya, reconnue comme l’une des plus influentes au Maroc et dans le monde islamique, a récemment publié un communiqué, à la fois spirituel dans sa forme et stratégique dans son moment de diffusion. À la lecture de ce communiqué en arabe, un élément attire immédiatement l’attention : le ton employé. Au lieu d’adopter une réaction émotionnelle ou une défense tendue, le Conseil des représentants de la Qadiriya Boutchichiya opte pour une approche de maturité institutionnelle.
Il est important de rappeler le contexte : suite au décès du cheikh Moulay Jamal Eddine l’année dernière, une période de turbulences internes et de spéculations externes avait été ouverte. Les réseaux sociaux se sont saisis de ces événements, prodiguant jugements et rumeurs. Des allégations concernant l’enregistrement de la confrérie en tant que marque commerciale en France, la construction d’un institut à Madagh, et des liens prétendument flous avec une Union mondiale du soufisme avaient vu le jour. Le communiqué s’attache aujourd’hui à démontrer que ces accusations manquent de fondement.
Avant d’aborder les allégations, le Conseil présente un bilan, et un bilan impressionnant. Au cours du dernier mois de Ramadan, la confrérie a rassemblé ses fidèles – hommes et femmes, tant au Maroc qu’à l’étranger – pour célébrer le 15ème centenaire de la naissance du Prophète Mohammed, en réponse à une initiative Royale. Près de 70 événements spirituels et culturels ont été organisés : des veillées de chants religieux (Anachid), des colloques scientifiques, des distributions de paniers de Ramadan aux familles défavorisées et des retraites spirituelles dédiées à la récitation du Coran et à l’étude d’autres ouvrages religieux.
Ces chiffres soulignent la vitalité d’une institution ancrée dans le tissu social marocain, capable de concilier dévotion personnelle et action collective. Dans un contexte où la religion est souvent perçue comme source de ruptures, la Boutchichiya se revendique comme un espace d’unité et de construction.
Le Conseil clarifie également une question devenue centrale depuis la disparition du cheikh Moulay Jamal Eddine : il confirme que le Docteur Moulay Monir Al-Qadiri Boutchichi est le cheikh légitime de la confrérie, conformément aux testaments de Sidi Hamza et Sidi Jamal, et respectant les traditions de transmission du leadership spirituel dans les confréries soufies marocaines.
Cette affirmation revêt une signification essentielle, signifiant que si une crise a existé, elle n’a pas altéré la succession au sein de la confrérie, que la légitimité spirituelle demeure intacte et que les tentatives de division parmi les fidèles se heurtent à la solidité de l’organisation. Le communiqué fait également référence à une lettre Royale destinée au Conseil supérieur des oulémas, réaffirmant le rôle crucial des confréries soufies dans la préservation de ce que le texte appelle « le deuxième des deux dépôts du Prophète » : la purification de l’âme, ou tazkiya.
Pour répondre aux allégations, le Conseil fournit quatre clarifications spécifiques. Concernant l’enregistrement du nom en France, il est précisé qu’il ne s’agit pas d’une commercialisation du sacré, mais d’une protection juridique contre d’éventuelles usurpations dans un pays où le droit des marques est essentiel pour éviter l’exploitation abusive. C’est un argument solide qui peut être compris par tout juriste en propriété intellectuelle.
Concernant l’Institut Al-Fath à Madagh, il est décrit comme un lieu d’enseignement des sciences islamiques et du soufisme sunnite, sous le contrôle d’une commission mixte. La grande salle, temporairement utilisée pour les prières du vendredi durant la reconstruction d’une mosquée voisine, a retrouvé sa fonction originelle après sa réouverture. Rien ici ne résiste à un examen approfondi.
En ce qui concerne l’Union mondiale du soufisme, les critiques la qualifiant de compromission de l’indépendance de la confrérie sont rejetées comme des « interprétations malveillantes ». La participation de la confrérie s’inscrit dans le cadre de la diplomatie spirituelle que le Maroc œuvre à promouvoir, dont le Commandeur des croyants est le garant.
Quant à la polémique autour des portraits de Sa Majesté le Roi, celle-ci peut sembler trivialise aux non-initiés des subtilités politiques marocaines. Certains pourraient reprocher à la confrérie d’exhiber l’effigie du Roi Mohammed VI lors de ses événements. Le Conseil, au lieu de s’en excuser, revendique cette démarche comme une expression de loyauté et d’appartenance nationale, condamnant ceux qui oseraient remettre en question cet acte.
Cette déclaration offre également un aperçu de l’état de l’islam institutionnel marocain. Elle illustre clairement la triade qui structure le champ religieux au Royaume : les confréries soufies, gardiennes d’une spiritualité vivante transmise à travers les générations ; les oulémas, garants de l’«Aqida» ; et le Commandeur des croyants, architecte de l’équilibre que le monde arabe peine parfois à maintenir.
La Boutchichiya joue un rôle particulier dans cette dynamique : elle est populaire sans tomber dans le populisme, érudite sans être élitiste, et internationale sans renoncer à ses racines. La confrérie forme des générations d’adeptes à une spiritualité qui ne rejette pas le monde, mais qui l’aborde différemment. Avec ce communiqué, elle prouve qu’elle maîtrise aussi le langage de la communication institutionnelle moderne, sans renier son riche héritage.
En conclusion, le communiqué ne se limite pas à une simple défense, mais aspire à une vision. La Qadiriya Boutchichiya se considère comme une école de formation pour le citoyen tout autant que pour le croyant : son objectif est d’«éduquer une jeunesse qui est l’espoir de demain», afin de former des hommes et des femmes prêts à servir le pays avec sincérité et dévouement. Cette ambition exige que la voie soufie soit perçue non pas comme une évasion du monde, mais comme une préparation à l’engagement sociétal.
Dans un Maroc en quête d’équilibre entre tradition et modernité, ce positionnement est significatif. Il témoigne de ce que peut représenter, au meilleur de son potentiel, une institution spirituelle enracinée dans le présent tout en s’appuyant sur des siècles de sagesse. Les détracteurs n’hésiteront pas à formuler d’autres critiques. Mais une confrérie qui célèbre des décennies de transmission harmonieuse et qui rassemble des milliers de fidèles à travers le monde, répondant à ses détracteurs avec la sérénité d’une conviction profonde, apparaît peu comme une institution affaiblie. Elle se présente plutôt comme une entité qui sait exactement qui elle est et où elle se dirige.
Mehdi Ouassat

