Le Maroc ne utilise pas son Sahara comme levier stratégique.
Duke Buchan, l’ambassadeur américain, a effectué une visite à Dakhla, mercredi, dans le cadre d’une séquence diplomatique concernant le Sahara marocain, où il a évoqué des « vastes perspectives commerciales et d’investissement. » Les États-Unis ont condamné des attaques revendiquées par le polisario, les qualifiant de menaçantes pour « la stabilité régionale » et les efforts de paix en cours.
Duke Buchan à Dakhla pour des entretiens fructueux

Dans un message publié sur X à la suite de son premier déplacement à Dakhla, l’ambassadeur américain Duke Buchan a choisi des termes dont la portée dépasse largement le cadre de la simple courtoisie diplomatique.
En mentionnant son entretien avec le wali de la région de Dakhla-Oued Eddahab, Ali Khalil, ainsi que les “vastes perspectives commerciales et d’investissement” qu’offre le futur port en eau profonde, le représentant de Washington ancre clairement les provinces du Sud dans une logique économique et stratégique assurée. Plus significatif encore est l’intérêt manifesté par les États-Unis pour une participation directe à cette dynamique.
Derrière ce langage diplomatique feutré se cache une réalité désormais difficile à ignorer : Dakhla n’est plus perçue comme une périphérie controversée, mais comme un futur carrefour atlantique capable de relier l’Afrique de l’Ouest, les routes maritimes internationales et les ambitions économiques des puissances occidentales.
L’attaque d’Es-Smara, de faible intensité et sans dommages militaires significatifs, revendiquée cette semaine par le mouvement séparatiste du polisario, n’a pas échappé à l’esprit de Duke Buchan. Au-delà de l’impact matériel limité, une réaction américaine a été remarquée. Washington a condamné explicitement les attaques, arguant qu’elles menaçaient “la stabilité régionale” et les efforts de paix en cours. Cette condamnation survient précisément au moment où l’ambassadeur américain multiplie les gestes politiques à Dakhla et où les États-Unis réaffirment leur soutien au plan marocain d’autonomie.
En réalité, cette “escarmouche” illustre l’accroissement du déséquilibre entre les deux stratégies. Le Maroc mise sur les investissements, les infrastructures et l’intégration économique du Sahara ; le polisario tente, en vain, de maintenir une apparence de visibilité du conflit par de petites et sporadiques actions militaires, cherchant à préserver le souvenir d’une cause perdue « existante sur la scène internationale ». À l’inverse, cela produit le résultat contraire, renforçant encore plus le discours marocain sur la stabilité. Cela nourrit, dans plusieurs capitales occidentales, l’idée d’un mouvement séparatiste incapable de proposer autre chose qu’une logique d’escalade.
L’ironie géopolitique est d’ailleurs manifeste. Au moment même où Washington évoque ports, commerce et coopération atlantique à Dakhla, le polisario revient à la rhétorique des projectiles et des communiqués guerriers. Dès lors, deux visions s’opposent : l’une orientée vers l’intégration économique, l’autre figée dans une conflictualité qui semble de plus en plus déconnectée des priorités internationales contemporaines.
En résumé, l’administration américaine semble ainsi confirmer, en quelques phrases minutieusement choisies, ce que Rabat défend depuis des années : la bataille se joue désormais moins dans les résolutions des Nations Unies que dans les ports, les investissements et les corridors commerciaux. Et dans cette nouvelle géographie du pouvoir, le Maroc marque des points avec une constance qui commence à avoir des effets irréversibles.
Car, lorsque le représentant officiel de Washington accentue ses visites à Dakhla — rencontres institutionnelles, inspection des futurs sites consulaires, visites d’infrastructures, échanges sécuritaires et économiques — le message dépasse largement la simple courtoisie diplomatique. Les États-Unis agissent comme une puissance normalisant leur présence dans les provinces du Sud. Et, dans le langage des relations internationales, une normalisation vaut souvent plus que des déclarations idéologiques.
Le consulat américain : bien plus qu’un symbole
Le futur consulat américain à Dakhla représente, à cet égard, un marqueur politique considérable. Depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020, de nombreux observateurs, notamment dans les cercles hostiles à l’Est de l’Eden et au-delà, espéraient un ralentissement ou une réversibilité suite au changement d’administration à Washington.
Or, six ans plus tard, non seulement cette reconnaissance n’a jamais été annulée, mais elle s’inscrit progressivement dans des mécanismes administratifs, économiques et diplomatiques durables. C’est ici que réside la véritable défaite stratégique du polisario et de l’Algérie : ils avaient misé sur le caractère temporaire de l’engagement américain. Ils réalisent aujourd’hui que celui-ci tend à se structurer.
Ce qui est d’ailleurs le plus intéressant, c’est moins ce qui est dit publiquement que ce qui ne l’est plus. Il y a quelques années encore, les chancelleries occidentales adoptaient un discours extrêmement mesuré sur le Sahara marocain, multipliant les formulations ambiguës et les équilibres sémantiques. À présent, le ton a changé. On évoque investissements, corridors atlantiques, logistique, coopération sécuritaire, énergies renouvelables, connectivité africaine. Le conflit lui-même semble reculer au second plan du discours international.
Pour Rabat, c’est une victoire diplomatique majeure : déplacer la question saharienne du registre idéologique vers celui de l’intégration économique et géostratégique.
Dakhla ou la diplomatie par les infrastructures
Et, sur ce terrain, le Maroc dispose d’atouts que ses adversaires peinent à concurrencer. Dakhla, autrefois décrite par les partisans du polisario comme une «zone contestée», devient progressivement un hub régional prisé. Le port Dakhla Atlantique, les projets énergétiques, les infrastructures routières, et la connexion vers l’Afrique de l’Ouest tracent une réalité concrète que la rhétorique révolutionnaire des années 70 ne parvient plus à dissimuler.
La diplomatie marocaine a compris une chose essentielle : dans le monde contemporain, un chantier peut parfois avoir plus de poids qu’un discours à l’ONU. Le Royaume avance donc par la matérialisation progressive de sa souveraineté : routes, investissements, ports, liaisons commerciales, coopération militaire, développement urbain. Une méthode moins spectaculaire que les proclamations idéologiques, mais incomparablement plus efficace à long terme.
Alger face à ses éternelles et propres contradictions
L’Algérie, elle, semble piégée par une contradiction stratégique devenue presque chronique. Elle continue d’investir massivement dans une cause polisarienne qui suscite de moins en moins d’enthousiasme international, alors même que ses propres marges économiques se rétrécissent sous la dépendance énergétique et les tensions internes.
Alger conserve bien sûr d’importants leviers — militaires, diplomatiques, énergétiques — mais son récit régional s’essouffle. Le polisario, quant à lui, apparaît de plus en plus marginalisé. Sa tentative de relancer une dynamique de confrontation militaire après la rupture du cessez-le-feu n’a produit ni changement diplomatique ni mobilisation internationale significative.
Le mouvement souffre d’un problème fondamental : il reste enfermé dans une grammaire géopolitique héritée de la guerre froide, tandis que le monde raisonne désormais en termes de stabilité régionale, d’investissements et de corridors commerciaux.
Même plusieurs États africains historiquement proches de la pseudo-“Rasd” adoptent aujourd’hui une approche bien plus pragmatique. Certains ouvrent des consulats dans les provinces du Sud marocain, d’autres renforcent leurs liens économiques avec Rabat sans juger utile de théâtraliser leur repositionnement. En diplomatie, les abandons les plus décisifs sont souvent muets.
Le partenariat marocco-américain change d’échelle
La relation entre Rabat et Washington dépasse désormais de loin la seule question du Sahara. Coopération militaire approfondie, exercices African Lion, renseignement, cybersécurité, investissements, positionnement atlantique, stabilité sahélienne : les États-Unis considèrent le Maroc comme l’un des rares partenaires régionaux capables d’offrir simultanément stabilité politique, projection africaine et fiabilité stratégique.
Le Royaume a méthodiquement construit cette image depuis deux décennies. Et, il faut reconnaître qu’en matière de constance diplomatique, Rabat a souvent fait preuve d’une patience que ses adversaires ont sous-estimée. Là où d’autres réagissent dans l’urgence ou la surenchère idéologique, le Maroc avance par consolidation progressive : accords économiques, présence en Afrique, infrastructures, partenariats militaires, influence religieuse, diplomatie sécuritaire…
Le résultat est aujourd’hui manifeste : la question du Sahara, longtemps perçue comme une vulnérabilité marocaine, est devenue paradoxalement un levier d’affirmation régionale.
Le temps joue désormais en faveur de Rabat
Certaines marionnettes de l’extérieur pensent que rien n’est bien sûr acquis. Le droit international conservant, à cet égard, quelques ambiguïtés, elles croient que les équilibres géopolitiques pourraient évoluer. Chimères que tout cela ! Washington reste fidèle avant tout à ses propres intérêts et la dynamique actuelle est clairement en faveur de Rabat.
Et, cette cause perdue est peut-être ce qui est le plus difficile à admettre pour Alger et le polisario : le temps, qui devait théoriquement jouer contre le Maroc, semble désormais, tel un vent capricieux, travailler pour le Royaume.
Mohamed Jaouad Kanabi
