France

«Le patron tyrannique persiste, comme dans « Le Diable s’habille en Prada »»

La figure de Miranda Priestly, protagoniste du film Le Diable s’habille en Prada 2, revient sur le grand écran près de vingt ans après le premier opus. Selon des données de l’organisation mondiale du travail, une personne sur cinq a déjà subi une forme de harcèlement moral au travail.

La figure du chef tyrannique fait son retour sur grand écran avec la sortie en salles de Le Diable s’habille en Prada 2. Près de vingt ans après le premier film, Miranda Priestly, la rédactrice en chef toute-puissante d’un magazine de mode, symbole d’un pouvoir sans limites, continue de faire souffrir ses employés. Si dans la fiction le mythe du patron despotique suscite une certaine fascination, il choque dans le monde réel des open spaces.

Nina*, 28 ans, employée dans une agence de design à Paris, connaît sa propre version de Miranda Priestly. « Elle alterne entre amabilité et hostilité. Un jour très sympathique, le lendemain elle hurle en open space pour un rien, raconte-t-elle. On ne sait jamais sur quel pied danser. » Le résultat : une équipe « qui marche sur des œufs », des exigences irréalistes et une pression constante, y compris en dehors des heures de travail. « Elle peut envoyer des messages à toute heure, vouloir tout contrôler, ajoute la jeune femme. Et personne n’ose lui parler des problèmes RH, elle terrifie tout le monde. »

Le mythe du génie insupportable

Cette violence managériale n’est pas un fait isolé. D’après des données de l’Organisation mondiale du travail, une personne sur cinq a déjà subi une forme de harcèlement moral au travail. « On a longtemps idéalisé la figure du grand patron, explique Alexis Louvion, chercheur en sociologie du travail. Il existe une sorte de dualité entre fascination et répulsion. On associe encore certains comportements problématiques à une caractéristique du génie. »

Dans la culture américaine, ce modèle s’inscrit dans une tradition où la réussite individuelle justifie des méthodes brutales, souvent mises en scène au cinéma, allant de There Will Be Blood aux séries contemporaines, en passant par des biopics comme The Social Network ou Le Diable s’habille en Prada. En France, l’approche est différente. « Il existe une tradition plus critique, héritée de la littérature sociale, comme celle d’Émile Zola, qui s’intéresse davantage à la condition des salariés et aux rapports de domination », ajoute le chercheur. Ici, la figure dominante n’est pas celle du grand patron charismatique, mais du « petit chef », plus proche et quotidien, parfois tout aussi redouté, parfois ridicule.

Plutôt start-up et petits managers que big boss tyrannique

Au XXIe siècle, le grand patron tyrannique dans son bureau spacieux a cédé la place à une pression insidieuse, typique des start-up. « On a entendu que les employés souhaitaient plus de liberté au travail, mais cette plus grande autonomie a aussi conduit à du surtravail », explique Alexis Louvion. Camille*, 25 ans, récemment arrivée dans une start-up technologique, l’a constaté : « Mon patron est brillant, presque visionnaire. Mais il envoie des e-mails à toute heure et s’attend à une réponse instantanée. Si tu ne parviens pas à suivre le rythme, tu te sens rapidement mis à l’écart. » Ce sens du collectif devient pesant. « À un moment, cela déborde sur ta vie personnelle, déplore-t-elle. Tu n’es jamais vraiment déconnectée. »

D’un autre côté, certains salariés choisissent encore d’accepter, voire de valoriser, ces figures autoritaires. Julien*, 29 ans, qui travaille dans l’audit, l’admet : « J’ai travaillé pour une directrice sévère, parfois injuste. Mais j’ai énormément appris. » Cette ambivalence illustre bien ce « mélange d’attraction et de rejet », selon Alexis Louvion.

Cependant, les attentes évoluent. Les nouvelles générations aspirent à plus d’autonomie, à un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, et à des relations professionnelles plus horizontales. Alors, Miranda Priestly appartient-elle vraiment au passé ? Pas si sûr. Elle a peut-être simplement appris à formuler ses exigences par Slack plutôt qu’en face-à-face.

* Les prénoms ont été modifiés