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Peter Magyar dénonce la propagande d’Orbán sur l’État de droit en Hongrie.

Peter Magyar, le Premier ministre élu, a déclaré : « Je regarde autour de moi, et je me sens bien ici, un an et demi plus tard. » Selon l’Institut hongrois, Republikon, dans 95% des cas, Viktor Orbán était présenté positivement dans le journal télévisé de la principale chaîne publique (M1) avant les dernières élections.


Le Parlement de Budapest apparaît sur les écrans plasma du studio. Au centre, Peter Magyar, le Premier ministre élu, se trouve face à la présentatrice de la télévision publique hongroise, M1. Malgré la chaleur des éclairages, l’ambiance est froide. Le nouveau dirigeant du pays exprime son mécontentement.

« Je regarde autour de moi et je me sens bien ici, un an et demi plus tard. Après ma dernière visite, le 26 septembre 2024, lorsque le leader du plus grand parti avait été invité », déclare Peter Magyar. La présentatrice lui rappelle qu’il a été convoqué plusieurs fois. Il l’interrompt : « Madame, nous ne jouerons pas à cela. Je n’ai aucune rancune personnelle, mais dans ce studio, j’ai été insulté et mes proches, ma famille, ont été diffamés. Matin, midi et soir. On a même dit ici que mes propres enfants, mineurs, ne me parlaient plus alors qu’ils vivent avec moi. »

Avec un ton calme mais en colère, Peter Magyar critique l’audiovisuel public hongrois sur sa propre chaîne. « L’un des volets de notre programme est de mettre fin à cette usine à mensonges dès la formation du gouvernement Tisza. Nous allons établir les conditions nécessaires à l’existence d’une presse indépendante, objective et impartiale. Il n’existe pas de presse parfaite, mais ce qui s’est passé ici depuis 2010 aurait pu faire saliver Goebbels ou un dictateur nord-coréen, où pas un mot vrai n’a été dit, ne peut pas continuer. »

Le vainqueur des élections souhaite ainsi suspendre les informations diffusées sur les médias publics qu’il accuse d’avoir été des outils de propagande pour son prédécesseur et rival, Viktor Orbán. Lorsque la présentatrice lui fait remarquer que cela serait illégal, M. Magyar réplique : « M’accuser ici d’illégalité, c’est comme si après un vol dans un magasin, le voleur pointait du doigt le policier. »

Peter Magyar n’est pas le seul à questionner l’indépendance et la liberté de la presse en Hongrie. Après 16 ans de pouvoir de Viktor Orbán, le pays est passé de la 23e à la 68e place dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF).

« Nous sommes heureux qu’un prédateur de la liberté de la presse soit parti, c’est une bonne nouvelle », déclare Thibaut Bruttin, directeur général de RSF. « Dans le système Orbán, il n’y a pas de journaliste qui meurt, mais c’est la presse qui est étouffée. C’est le journalisme qui se meurt. Nous avons vu un contrôle économique de plusieurs titres, ainsi qu’une instrumentalisation de la législation contre les journalistes. Le bilan est très sombre. »

Avant les élections, l’Institut hongrois Republikon a analysé le journal télévisé de la chaîne publique M1. Dans 95% des cas, Viktor Orbán était présenté positivement. À l’inverse, son opposant, Peter Magyar, était critiqué 96% du temps où il était mentionné.

« Nous n’hésitons pas à dire que le modèle Orbán est celui d’une propagande visant à remplacer le journalisme », affirme Thibaut Bruttin.

Cette analyse est corroborée par les observateurs internationaux de l’OSCE, qui dans leur dernier rapport notent « un parti pris manifeste dans les programmes de service public en faveur du gouvernement. » L’exécutif hongrois et le parti d’Orbán ont obtenu 65% du temps d’antenne dans la couverture de l’actualité sur M1, souvent sur un ton neutre ou positif. Le parti d’opposition de Magyar n’a reçu que 29% de temps d’antenne, principalement négatif, et l’OSCE souligne l’absence quasi totale de débats entre les candidats.

La couverture des médias privés n’est pas moins partiale : « Une couverture médiatique en faveur du gouvernement a également été observée sur plusieurs chaînes de télévision privées », ajoute l’OSCE, qui note qu’il existe tout de même quelques rares médias impartiaux ou indépendants, principalement en ligne.

Outre les programmes pro-Orbán avec des informations biaisées et parfois erronées, des publicités ont été diffusées mettant en avant les réalisations du gouvernement et véhiculant des messages anti-Ukraine, Viktor Orbán étant hostile à Kiev et proche de la Russie. De plus, de nombreuses fausses informations circulaient sur les questions migratoires ou européennes, Peter Magyar étant souvent présenté comme un agent du président ukrainien ou de la présidente de la Commission européenne.

En seize années au pouvoir, l’ancien Premier ministre hongrois a donc mis en place un véritable système de propagande médiatique en contrôlant directement les médias publics et de manière indirecte les médias privés via des oligarques favorables à sa cause. Avant les élections, il était estimé que Viktor Orbán contrôlait 80% des médias hongrois.

« Il a découpé l’État de droit, tranche par tranche, » explique Jean-Michel De Waele, professeur de sciences politiques à l’ULB et spécialiste de l’Europe centrale. « Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain, mais il a fait passer des lois lui permettant de nommer ses amis. Viktor Orbán a privatisé certaines chaînes. Pas à pas, il a assuré un contrôle complet des médias. »

Pour y parvenir, l’ex-homme fort de Budapest a, dès 2010, imposé de nouvelles lois pour « prendre le contrôle des organismes de régulation des médias, de l’agence de presse nationale et des médias publics en nommant des représentants du parti », analyse István Benedek, chercheur au Centre des sciences sociales basé en Hongrie.

Le gouvernement hongrois a ensuite pris le contrôle d’une autorité régulatrice du paysage médiatique, qui contrôlait « l’accès au marché pour de nouveaux acteurs dans le secteur des médias » et imposait des restrictions aux acteurs déjà en place. Par exemple, en 2021, une radio indépendante a perdu sa fréquence, entraînant le départ de plusieurs groupes européens du marché hongrois.

Parallèlement, de nombreux médias ont été rachetés par des hommes d’affaires proches de Viktor Orbán, comme le journal Blikk en 2025 ou la fondation Kesma, qui regroupe plus de 500 médias. Ces rachats ont été possibles parce qu’ils dépendaient de la publicité d’État, le gouvernement ne l’octroyant qu’aux médias favorables à sa cause. « Si vous passez de la publicité uniquement dans certains médias et pas dans d’autres, cela crée un déséquilibre », note le professeur de l’ULB.

Face à ce panorama peu réjouissant, Peter Magyar souhaite agir rapidement. Il promet de garantir la liberté de la presse à travers une nouvelle loi sur les médias. « Nous aurons besoin de temps pour établir une nouvelle autorité de régulation des médias et créer les conditions requises permettant aux médias d’État de remplir leur mission », a-t-il précisé.

Cependant, son annonce concernant la possible fermeture de la télévision publique ou au minimum la suspension de ses programmes d’information suscite des inquiétudes auprès de divers observateurs, notamment Reporters sans frontières. « Saluer les déclarations faites par M. Magyar est une chose, » déclare Thibaut Bruttin, son directeur général. « Mais il est légitime d’être en désaccord sur la méthode. Cela semble profondément préoccupant. Il ne faudrait pas qu’un nouveau type d’arbitraire remplace celui de Viktor Orbán, même s’il semble plus vertueux dans l’intention. Ce serait désastreux. Il est essentiel de ne pas se précipiter. Au contraire, il est crucial de reconstruire un audiovisuel public garantissant l’indépendance, le pluralisme et l’honnêteté, conformément aux règlements européens sur la liberté des médias. »

Jean-Michel De Waele souligne que le chemin vers une reconstruction est complexe. « Faire sortir le dentifrice du tube est toujours facile, mais le remettre est beaucoup plus difficile. Détruire l’État de droit peut se faire rapidement, mais le recréer est une autre paire de manches. Si l’on veut respecter la démocratie, il faut également respecter un certain nombre de lois et de normes. La question est de trouver le bon équilibre. »

Tant le directeur de RSF que le professeur de l’ULB prennent en exemple la Pologne, où Donald Tusk, pro-européen, est revenu au pouvoir. « Nous voyons à quel point il est difficile de rétablir un média de service public », conclut Thibaut Bruttin.

Peter Magyar pourra s’appuyer sur une majorité des deux tiers obtenue par son parti Tisza aux législatives, ce qui pourrait lui permettre de modifier la constitution.

Dans un entretien téléphonique, Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a exhorté le futur Premier ministre à rétablir rapidement l’État de droit. 17 milliards d’euros de fonds européens destinés à la Hongrie sont toujours bloqués par Bruxelles en raison de violations de l’État de droit et du non-respect des normes démocratiques de l’UE en matière de corruption, de financement politique, de conflits d’intérêts et d’indépendance des médias.

Le retour de la liberté de la presse en Hongrie représente donc aussi un enjeu économique pour Peter Magyar.

Pour le directeur général de RSF, l’Union européenne devrait également jouer un rôle. « M. Magyar doit s’engager dans un dialogue constructif avec la Commission pour voir comment retourner à un média de service public qui serve réellement l’intérêt général. »

Jean-Michel De Waele ajoute que la Hongrie de Magyar doit servir d’exemple pour l’Europe : « Capacité de ce gouvernement à reconstruire une démocratie sera très importante. D’autres gouvernements existent en Europe qui suivent une tendance illibérale. Les événements en Hongrie fourniront des leçons pour la démocratie. L’Union européenne et les démocrates ont tout intérêt à sa réussite. »