Mémoire coloniale : un créateur de contenu parle de l’exil des Algériens en Nouvelle-Calédonie
Aujourd’hui, environ 15 000 descendants d’Algériens vivent encore en Nouvelle-Calédonie. Le documentaire diffusé par ARTE, intitulé « En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens », interroge ce que l’oubli a produit sur les générations actuelles et sur la manière dont les sociétés construisent ou effacent leur mémoire collective.

Depuis plus d’un siècle, l’histoire des Algériens déportés en Nouvelle-Calédonie au XIXe siècle est restée peu connue. Elle n’a ni été totalement oubliée ni vraiment racontée, mais a survécu par le biais des silences familiaux, des archives fragmentaires et des souvenirs transmis de manière discrète. Aujourd’hui, cette mémoire émerge avec une nouvelle intensité.
Mehdi Chettah : un témoignage poignant sur l’exil
Mehdi Chettah, créateur de contenu suivi par plus de 1,1 million d’abonnés sur TikTok, a mis en ligne une vidéo significative dans laquelle il donne la parole à un témoin âgé, participant à un travail de mémoire concernant les Algériens déportés et leurs descendants.
Dans ce récit, le témoin évoque une période marquée par des pressions sur l’identité culturelle et religieuse. Il rapporta que certains ont été forcés de changer de nom et d’adopter le christianisme pour accéder à l’éducation, notamment dans les établissements scolaires confessionnels. Selon lui, ces actes se déroulaient dans un contexte où l’identité d’origine était fragilisée et remise en question.
Au fil de son témoignage, il souligne la dimension humaine et personnelle de cette histoire. Bien que confronté à des épreuves et éloigné de sa terre natale, il exprime avec émotion sa fierté d’être algérien, répétant qu’il est et restera algérien, une identité profondément enracinée en lui, même s’il est né en Nouvelle-Calédonie.
Il précise également qu’il détient aujourd’hui la nationalité française, ce qui témoigne d’une double appartenance. Cependant, cette réalité administrative ne diminue pas le lien fort qu’il entretient avec l’Algérie, affirmant qu’il n’a jamais oublié ses racines, notamment conservées par sa famille et ses grands-parents, qui ont joué un rôle crucial dans cette mémoire.
À travers cette vidéo, la rencontre révèle une mémoire familiale et collective encore vibrante, où l’identité algérienne se transmet malgré l’exil, les distances et les générations.
@mehdi.chettah كانو يجبروهم بتغير أسماءهم و إدخالهم المسيحية #الشعب_الصيني_ماله_حل😂😂 #الجزائر #تونس_المغرب_الجزائر #dz #caledonia ♬ original sound – mehdi.chettah
Algériens exilés : un retour sur une mémoire oubliée
Arrachés à leur terre après des révoltes coloniales, condamnés aux travaux forcés et dispersés à plus de 18 000 kilomètres de leur domicile, ces hommes ont vu leur destin basculer dans un exil sans retour. Leur histoire, longtemps ignorée, soulève des questions sur les héritages du colonialisme et ses impacts dans les sociétés contemporaines.
À la fin du XIXe siècle, l’Algérie colonisée est le théâtre de révoltes majeures, la plus significative étant celle de 1871, dirigée en Kabylie par Cheikh El Mokrani.
Ce mouvement, émergé d’un rejet intense de la domination coloniale française, a mobilisé des dizaines de milliers d’hommes et représente l’une des plus vastes contestations de l’autorité coloniale en Algérie.
La réponse des autorités françaises est rapide et violente : l’insurrection est vite écrasée, les villages ciblés, les dirigeants capturés, et des milliers de personnes sont jugées en quelques semaines. Dans ce cadre répressif, plus de 2 000 Algériens sont condamnés à l’exil en Nouvelle-Calédonie.
Cette condamnation ne se limite pas à une punition judiciaire : elle représente une rupture définitive avec leur terre natale, leur famille et toute forme de retour.
La traversée des condamnés : 18 000 kilomètres d’exil
Le départ pour la Nouvelle-Calédonie ouvre un nouveau chapitre aussi violent que la condamnation elle-même.
Les déportés sont embarqués sur des navires pénitentiaires, enchaînés, entassés dans des cales fermées, parfois avec peu de lumière et des conditions d’hygiène inacceptables. Le voyage s’étend sur plusieurs mois à travers des zones maritimes redoutables.
La Méditerranée, l’Atlantique, l’océan Indien et le Pacifique deviennent les étapes d’un exil interminable. Les conditions de vie y sont extrêmement difficiles : maladies, fatigue, malnutrition et décès rythment ce périple.
Pour beaucoup, ce voyage représente une rupture irrémédiable. Il ne s’agit pas d’un simple déplacement géographique, mais d’une disparition progressive de leur monde d’origine. L’Algérie devient une mémoire distante, presque inaccessible.
Du bagne à la terre coloniale : survivre loin de chez soi
À leur arrivée en Nouvelle-Calédonie, les déportés entrent dans un système pénitentiaire structuré. Ils sont affectés aux travaux forcés : construction de routes, aménagement de colonies, exploitation agricole.
Le bagne devient un moyen de développement colonial où la main-d’œuvre déportée est utilisée pour transformer le territoire au service d’une logique impériale.
Avec le temps, certains condamnés obtiennent des réductions de peine ou des concessions agricoles, s’installant dans des zones comme Bourail ou La Foa, où se forment progressivement des communautés issues de cette déportation.
Des personnalités comme Ahmed Ben Mezrag illustrent ce parcours complexe : celui d’hommes condamnés, puis partiellement intégrés à une société coloniale qui demeure néanmoins fondamentalement étrangère à leur histoire.
Cette situation engendre une profonde contradiction : des victimes du colonialisme deviennent, malgré elles, des acteurs de son expansion dans une autre région du monde.
Une mémoire longtemps étouffée
Pendant des générations, cette histoire est demeurée confinée dans le cercle familial. Le passé du bagne est souvent tu, parfois évoqué avec précaution, presque douloureusement. Ce silence n’est pas un simple oubli, mais est souvent lié à la honte, à la souffrance ou à l’impossibilité de transmettre une histoire trop pesante.
Institutionnellement, cette mémoire est également absente. Ni la France, ni l’Algérie indépendante n’ont pleinement intégré les déportations dans leurs récits historiques officiels.
Les descendants grandissent ainsi avec une mémoire fragmentaire, faite de morceaux épars, de récits incomplets et de zones d’ombre.
Aujourd’hui, environ 15 000 descendants d’Algériens résident encore en Nouvelle-Calédonie. Leur identité est multiple, mêlant héritage algérien et ancrage calédonien. Certains se lancent dans des recherches pour comprendre leurs origines, consultant des archives, reconstruisant des arbres généalogiques et tentant de reconnecter les fragments dispersés de leur histoire familiale.
Cependant, cette démarche est difficile. Les archives sont parfois incomplètes, les démarches administratives complexes et la reconnaissance officielle est limitée.
Le documentaire d’ARTE : une mémoire mise en lumière
Le documentaire diffusé par la chaîne culturelle franco-allemande ARTE, intitulé « En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens », s’inscrit dans une approche qui transcende le simple récit historique. Il ne s’agit pas uniquement de narrer un épisode du passé colonial, mais de remettre en question l’impact de l’oubli sur les générations actuelles et sur la manière dont les sociétés façonnent ou effacent leur mémoire collective.
Dès les premières séquences, le film présente un ton sobre, presque documenté au sens strict : archives, témoignages, lieux de mémoire et voix de descendants s’entrelacent sans drama excessif. L’objectif n’est pas d’émouvoir artificiellement, mais de reconstruire une continuité historique interrompue par plus d’un siècle de silence.
Un choix narratif majeur du documentaire consiste à partir non pas d’un récit linéaire, mais d’une absence : celle de la mémoire officielle. Pendant longtemps, la déportation des Algériens vers la Nouvelle-Calédonie a été reléguée à des notes marginales de l’histoire coloniale française.
Le film démontre comment ces hommes, condamnés suite aux révoltes du XIXe siècle, ont progressivement été effacés des récits nationaux. Cependant, leurs traces existent : registres pénitentiaires, archives militaires, correspondances administratives, ainsi que les récits familiaux transmis de manière fragmentaire.
C’est dans cet entre-deux entre la présence documentaire et la disparition symbolique que le film construit sa narration.
La déportation comme instrument colonial systémique
Le documentaire met en lumière un aspect central souvent peu abordé : la déportation n’est pas un phénomène isolé, mais un dispositif politique structuré.
Après les soulèvements algériens, dont celui de Cheikh El Mokrani, l’administration coloniale française instaure un système de punition et d’éloignement massif. L’objectif est double : neutraliser les opposants et exploiter leur force de travail dans des zones éloignées.
La Nouvelle-Calédonie devient alors un espace de relégation coloniale. Les condamnés y sont envoyés non seulement comme punition, mais aussi comme main-d’œuvre nécessaire au développement de la colonie. Le film souligne cette logique économique et politique, transformant les corps des déportés en ressources pour l’Empire.
Une part importante du documentaire est consacrée à la traversée maritime, présentée comme un moment de rupture totale, où les condamnés passent d’un monde à un autre sans espoir de retour.
Les témoignages et les reconstitutions décrivent des conditions extrêmement difficiles : entassement, chaînes, promiscuité, maladies. Au-delà de l’aspect matériel, le film met l’accent sur la dimension psychologique de ce voyage.
La traversée n’est pas seulement un déplacement géographique, elle symbolise une forme de disparition progressive de l’identité d’origine. L’Algérie devient une mémoire lointaine, presque irréelle, tandis que la Nouvelle-Calédonie se présente comme un espace dépourvu de repères.

